Pourquoi des concours d’architecture ?

Tribune - Michèle Attar, directrice générale de la SA HLM Toit et Joie, dresse un plaidoyer en faveur du concours d’architecture dans la construction des logements sociaux.
Le 13 mars 2018
Pop-Up Building  18 logements sociaux

"Je me souviens d’un organisme HLM dont j’ai été administrateur provisoire et que j’ai redressé. Il se porte bien aujourd’hui et avec les équipes en place nous avons fait un travail magnifique

Mon seul regret est de n’avoir jamais pu convaincre ni le directeur qui m’a été succédé ni le conseil d’administration de l’intérêt d’une architecture variée et inventive. Ainsi 1000 maisons individuelles ont été réalisées toutes signées par le même architecte… Une catastrophe….

Quels étaient les arguments qui prévalaient ? La rapidité, l’économie, l’efficacité, les mêmes que défendent les détracteurs des concours aujourd’hui.

L’expérience m’a montré que la bonne architecture ne coute pas plus cher que la mauvaise et que la réflexion amont est un facteur de qualité et de progrès.

Le mouvement HLM et la société française en général se sont souvent montrées réticentes à tout ce qui apparaissait comme des normes et des contraintes. C’est oublier que la norme est aussi facteur de progrès. Les normes ont historiquement permis de faire des progrès importants en matière de sécurité de salubrité, de confort, de performances énergétique….

C’est avec ce regard qu’il faut regarder l’obligation de procéder à des concours de maitrise d’œuvre et ce pour plusieurs raisons :

  • La première est qu’ils donnent aux consultations de MOE une certaine garantie quant aux règles de la commande publique. Quand on sait le montant des honoraires qui sont en jeu dans un certain nombre de cas (et en particulier sur les opérations de réhabilitation lourde) cette garantie de transparence n’est pas mal venue.
     
  • La seconde est de choisir les maitres d’œuvre en fonction de critères clairement affichés. Pour reprendre l’exemple des réhabilitations lourdes en milieu occupé, les concours que nous organisons font désormais une large place à la méthodologie de chantier et d’accompagnement des locataires par la maitrise d’œuvre et aux partenariats mis en œuvre dans le cadre de MOUS. C’est le choix de notre société. La règle du jeu est claire et ouvre de nouveaux critères de choix qui sont déterminants à notre sens pour l’avenir de l’opération et sa réussite.
     
  • La troisième est bien sûr de de favoriser la qualité architecturale et urbaine. C’est tellement évident qu’il ne me semble pas nécessaire de revenir sur cet aspect.  Mais cette qualité ne se décrète pas et surtout ne se décrète pas seul. Il y a toujours plusieurs options possibles, plusieurs scénarios. Ce qui est nécessaire c’est de dégager autant que faire se peut un consensus entre les membres du jury. Or l’intérêt d’un jury est d’être pluriel, d’associer des salariés de l’entreprise, mais aussi  - et c’est notre cas - un membre du conseil d’administration, des élus, des architectes, un membre du CAUE, parfois un représentant de la DGCCRF…. Le dialogue avec les élus est déterminant et nécessite une pédagogie réciproque : compréhension des enjeux de chacun, prise en compte d’impératifs de gestion, prise en compte d’enjeux municipaux (crainte des recours, calendrier électoral…)

A cela s’ajoute la nécessité de faire faire abstraction à certains membres du jury de l’image de la façade qui fausse - si l’on n’y prend garde - le jugement, d’où la nécessité de prendre du temps pour aider les non professionnels à analyser un plan masse, des plans de cellule, à apprécier les pistes d’innovation proposées par les maitres d’œuvre….

Enfin nous pratiquons les concours assortis d’un oral où les architectes peuvent venir exposer et défendre leur projet. C’est souvent extrêmement intéressant, formateur et cela permet de comprendre la démarche qui a prévalu à l’élaboration du projet. Cela permet aussi de lever des incompréhensions qui auraient pu annihiler les chances d’un projet.

A contrario on voit bien depuis une dizaine d'année, avec la montée en régime de la part des VEFA dans la production du logement social, que les promoteurs privés ont pris un rôle nouveau dans ce secteur de la construction des villes qui était jusqu'alors l'un des rares à leur échapper. Or ceux-ci étant habitués à des logiques de commercialisation classique, leur production tend à une uniformité de forme architecturale qui correspond à une forme de "goût moyen" qui appauvrit les villes, sans compter que n'ayant pas à assurer la gestion des immeubles construits, la rentabilité des opérations leur importe davantage que leur pérennité. Dans ce processus, l'architecte n'est souvent qu'un exécutant dont le rôle se limite à optimiser le rendement de plan et à chercher les solutions les plus économiques, souvent en partie au détriment de la qualité.

Le risque avec la disparition du concours de MOE, est que les bailleurs sociaux finissent par s'aligner sur la manière de faire des promoteurs et par perdre ce qui a été l'un de leur grand mérite au cours du siècle passé : être les fers de lance de l'architecture.

Pour permettre la généralisation des concours peut être faut il peut être les alléger et simplifier quelques lourdeurs.

  • Les concours de maitrise d’œuvre sont également productifs pour les architectes eux-mêmes. Outre l’incitation à proposer le meilleur projet dans le cadre d’une émulation provoquée par la mise en concurrence, ils ont le mérite de permettre à de jeunes architectes (ou moins jeunes !) de se faire remarquer et d’accéder à la commande sur leurs seules compétences professionnelles.
    A Toit et Joie quand on fait concourir trois à quatre équipes on essaie le plus souvent possible de prendre une jeune équipe inconnue. Certains ont gagné contre des stars !
  • Les détracteurs de concours arguent que ceux-ci allongent les délais d’opération et coutent cher. Je pense sincèrement que c’est un faux problème. En moyenne on met 5 ans à sortir une opération (entre l’étude du terrain et la livraison des logements). Le concours peut être inclus (souvent en temps masqué) dans ce délai. L’opération va vivre entre 50 et 80 ans. Qu’est-ce que 4  mois à l’échelle de vie de l’opération et des enjeux qu’elle représente ? Car en effet le délai d’un concours n’est que de quelques mois.
    En revanche, le principal problème des concours aujourd’hui tient à la manière dont de plus en plus d’aménageurs fonctionnent en lançant des consultations imposant aux bailleurs d’avoir un pré-projet et donc un architecte. Ce qui pour le coup, en terme de délai est tout à fait incompatible avec l’organisation de concours de MOE.
    Enfin le coût : nous indemnisons trois à quatre équipes – les architectes considèrent  toujours que l’indemnité est insuffisante ! - pour un montant qui lui aussi est sans signification par rapport au montant de l’opération et des enjeux qu’elle représente dans le temps et dans l’espace.

Je terminerai en disant que si l’on pratique les concours sans réticence à Toit et Joie c’est aussi parce que l’on aime cela et que l’on ne peut dissocier la notion de plaisir du travail. Imaginer une opération après une étude faisabilité et laisser le temps à d’autres de l’imaginer autrement, d’enrichir la réflexion, de découvrir les projets c’est un plaisir pour les équipes de maitrise d’ouvrage mais aussi pour tous ceux dans l’entreprise auxquels on a donné le gout de l’architecture. Mais l’architecture considérée comme un métier à la croisée des arts et de la technique nécessite un minimum de  formation pour ceux qui la lisent, la sélectionne et là réside l’enjeu de la culture architecturale et du débat qui nous anime. Former nos équipes à l’architecture n’est pas aisé (pas plus au demeurant qu’il n’est aisé de former les architectes à la maitrise d’ouvrage). C’est un travail long, nécessitant pédagogie et partenariats.

Quels que soient les projets législatifs en cours, nous poursuivrons dans cette voie en ce qui nous concerne.

Mon regret aujourd’hui est de ne pas avoir acquis les voies et moyens d’associer les locataires à cette culture. Mais c’est un autre débat et une autre histoire……"


Michèle Attar
Directrice générale de Toit et Joie, SA HLM, filiale de la Poste.

Publié le 13.03.2018
5 commentaires

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Si on ne peut que souscrire à vos arguments et votre défense du concours, je suis, pour ma part, beaucoup plus réservé quand à la pratique dans le cadre d’opérations de construction.

Aujourd’hui l’obligation du concours a pour conséquence de laisser le foncier privé aux mains des promoteurs. Les délais et contraintes du concours sont incompatibles avec une négociation foncière privée. Or la ville, l’urbanisation, notre cadre de vie se construisent en grande partie sur des emprises foncières achetées au privé. 

Le concours n’est pas le problème.

Le problème est l’inégalité des obligations auxquelles sont soumis les acteurs de la ville. Les bailleurs sont les partenaires de la construction et de la gestion de la ville aux côtés des collectivités. Contrairement aux promoteurs qui n’interviennent que dans un objectif propre et en « one shot ». 

Et ce sont les bailleurs qui sont le plus contraints dans leurs actions. 

Les normes, obligations réglementaires, contraintes financières n’ont jamais empêchées les bailleurs d’être des maîtres d’ouvrage à la pointe de l’expérimentation : preuve en est le nombre de réalisations de logts sociaux publiées depuis toujours dans les revues pour leur innovation. Innovations parfois au détriments des habitants.... mais il s’agit là d’un autre sujet....

La question du foncier, évidemment en zone tendue, est la clé essentielle pour la réalisation d’opérations de construction. Avant de défendre ou de contester le concours, réfléchissons sur les acteurs, les outils ou contraintes et surtout à qui ils doivent s’appliquer. Qu’elles en seront les conséquences sur la ville ? 

Les bailleurs se doivent aujourd’hui d’être des promoteurs immobiliers ; de logements en accession et de logements locatifs. Par essence les bailleurs sont des promoteurs inscrits dans le développement durable et une économie solidaire. 

Comment pourront-ils poursuivre en n’ayant plus accès au foncier privé ? 

Quelle ville, quelle urbanisation imaginons-nous en contraignant moins le rendement immédiat ?

Remarquable plaidoyer pour les concours d'architecture, exprimé avec grande simplicité.

Un maître d'ouvrage qui parle d'un plaisir à prendre et à partager dans la naissance des projets, c'est tellement rare !

Merci à Michèle Attar. C'est une belle lecture, qui met du baume au coeur des architectes et ensoleille ce début de journée. Une fois n'est pas coutume ... Bertrand Dubus architecte

Bonjour.

En ce qui me concerne, j'ai constaté que les concours pour HLM étaient remportés par les mêmes architectes.

J'ai présenté une trentaine de dossiers, jamais retenus.

Du reste, pour ne plus perdre de temps, je n'y réponds plus.

Cordialement, 

Déjà presque deux jours depuis la publication de cette tribune qui nous rend homage et nous fait honneur et aucun remerciement de la part d'un membre de la profession ? ...

Alors qu'il va dans le sens de la qualité que nous défendons tous et qui nous épuiserait presque parfois, dans la recherche du détail que nous craignions d'être seuls à voir.

En ces jours ou d'aucun a réussi à faire croire à tous les "peureux" que le BIM était une protection supplémentaire pour eux ( alors que ce n'est qu'une nouvelle usine à gaz, pénalisante et sans intérêt réel puisque la complémentarité et la compétance des équipes fait déjà tout ça ), si ce n'est donner à certains gros donneurs d'ordres encore un moyen de sélectionner "à leur gré" l'équipe qui, du coup, trimera pour eux...

Ici on lit l'avis d'un membre important de ces donneurs d'ordres et on ne se précipite pas pour saluer son intelligence et son courage, en ces temps ou le placement dans la pierre est loin d'être la priorité de notre roi de la banque..., les mesures fiscales actuelles, décourageant la pierre et favorisant la bourse, en sont un évident reflet.

Alors moi je vous dit  MERCI  Madame, de tout cœur !

P.S. pour mémoire :  Depuis des millions d'années, les compagnons du bâtiment construisaient, avec ou sans l'aide d'architectes, des bâtiments qui étaient éternels, en tout cas d'une toute autre qualité que ce que nous construisons aujourd'hui et construirons à l'avenir, avec ou sans le "badge" BIM qui n'empêchera pas la médiocrité !  

On construit des bâtiments BBC "cocottes minute" et l'on nous propose, moins de 4 ans après l'arrivée de cette obligation irréfléchie sur bien des points, de suivre des formations "Pathologie des bâtiments BBC",  j'en mourrais bien de rire  si ce n'était pas si triste !

Les derniers gouvernements imposent donc, sans états d'âme, à des particuliers désargentés de surpayer leur résidence principale*, pourtant malsaine par effet induit, espérant ainsi s'éviter ultérieurement des reproches pénibles, lorsque le coût de l'énergie aura encore augmenté, alors qu'il aurait fallu simplement plus de clairvoyance et d'efforts de réflexion en amont et cela va continuer avec la RT 2020 et ses bâtiments "auto-suffisants" !

* = pour que le surcoût soit utile, encore faudrait-il qu'il y ait "retour sur investissement", sans doute 25 ans plus tard, lorsque les panneaux solaires seront HS et les puits canadiens seront colmatés, mais de cela tout le monde se fout, car les énarques sont loin d'imaginer que l'on puisse avoir des difficultés à rembourser son emprunt, surtout les jeunes couples, primo-accédants à la propriété qui divorcent souvent avant d'avoir remboursé autre chose que les intérêts.    Ha mais oui..., dans l'histoire seules les banques y trouveront leur compte ! ...

C'est aussi injuste et stupide que s'ils forçaient les gens à pédaler dans leurs automobiles, pour éviter qu'ils ne leur reprochent un jour l'impact de la hausse des produits pétroliers, contre laquelle ils n'ont rien su faire.

(photo : © Sergio Grazia / source : Archicontemporaine.org)
Pop-Up Building - 18 logements sociaux à Aubervilliers (93) - W.R.A. - Wild Rabbits Architecture