Relancer la construction, la rénovation et l’aménagement urbain : une nécessité sociale, économique et écologique

Tribune de Denis Dessus, président du CNOA : "Cela fait des mois que nous alertons sur la crise de la construction qui allait frapper le secteur du BTP en 2021, alors que les besoins de la société sont considérables".
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Cela fait des mois que nous alertons sur la crise de la construction qui allait frapper le secteur du BTP en 2021, alors que les besoins de la société sont considérables comme le souligne le dernier rapport de la fondation Abbé Pierre sur le volet logement. Il était évident qu’en gelant, comme cela a été le cas, les instructions des autorisations d’urbanisme, en retardant la mise en place des nouvelles collectivités qui ont, pour certaines, remises en cause les programmes déjà lancés, nous allions vers une situation critique en 2021 et en 2022. La chute de l’activité chez les architectes, supérieure à 20% en 2020 et probablement en 2021, entraîne, avec 6 mois à un an de décalage, la réduction dans les mêmes proportions des chantiers et de l’activité des entreprises du BTP.

  Améliorer le plan de relance  

Ce plan s’appuie pourtant fortement sur ce secteur clef de notre économie qui représente 1,5 million d’emplois et innerve de multiples autres secteurs, la chimie, la métallurgie etc. Le plan prévoit des investissements lourds dans la rénovation « énergétique » des bâtiments publics et une généralisation des primes pour la rénovation des logements.

Avec le ministère du logement, nous avons participé à l’élaboration d’un pacte national pour relancer la construction durable, pacte qui appelle à la mobilisation des collectivités territoriales et de tous les acteurs de l’acte de bâtir et d’aménager.

Que faut-il faire pour que cela se traduise dans les faits et que l’on puisse corréler activité économique et réponse adaptée aux besoins sociaux et environnementaux ?

Baser les investissements sur le seul sujet de l’énergie est une erreur. Tartiner de polystyrène nos bâtiments publics en changeant les chaudières par du chauffage électrique, solution simpliste quand on n’a pas d’autre exigence que l’énergie, va probablement creuser un peu plus la dégradation de notre environnement sans apporter beaucoup de valeur ajoutée à notre patrimoine bâti.

Nous ne devons pas, sous le seul prétexte économique, ou pour se rassurer du spectacle des grues, accepter des travaux coûteux, mais médiocres dans leur bilan social et environnemental. 

  Soumettre les financements publics à une éco-conditionnalité

Les financements des travaux du plan de relance doivent être conditionnés à une exigence architecturale, sociologique, écologique et fonctionnelle, avec des procédures vertueuses de dévolution de la commande.

Il fallait éviter de recourir pour ces fameuses opérations de rénovation « énergétique », sous prétexte de l’urgence, aux « contrats globaux », modes de dévolution de la commande dérogatoires aux principes de transparence et de libre accès à la commande de l’achat public. Or ce n’est pas le cas, une circulaire du premier ministre intime aux opérateurs de l’Etat d’y recourir massivement au détriment des artisans et PME, qui constituent le tissu économique de nos territoires et qui ne peuvent accéder à ces marchés complexes.

  Généraliser les concours d’architecture et d’urbanisme   

En rénovation, comme en construction neuve, nous devons utiliser des procédures qualitatives : généralisons, comme cela a été fait lors d’autres plans de relance dans le passé, les concours d’architecture et d’urbanisme capables de répondre à des cahiers des charges exigeants. Il nous faut inventer l’habitat et le cadre de vie capables de répondre aux besoins de toutes les populations, anticiper le bouleversement climatique, dynamiser la biodiversité : Ursula von der Leyen, Présidente de la Commission européenne a souhaité que la future vague de rénovation définisse une conception holistique de la ville prenant en compte tous les paramètres sociaux, architecturaux, écologiques, artistiques, un « Bauhaus » du XXI ème siècle, au bénéfice de toutes les populations. Voilà qui est plus ambitieux que la seule approche énergétique !

  Lancer une campagne de diagnostic des bâtiments publics

En matière d’architecture et d’urbanisme, mal concevoir et mal construire se paye cher pendant des décennies, voire des générations. Atteindre l’excellence au moindre coût d’investissement n’est pas possible sans connaissance précise du bâti, des usages et des évolutions des modes d’habitat, de soins, d’enseignement, de travail.

Un des points du plan de relance « corrigé » devrait donc être une campagne de diagnostic architectural exhaustif de tous les bâtiments publics, qui permettrait ensuite de programmer, d’établir des priorités au profit des bâtiments les plus dégradés, de concevoir puis de mettre en œuvre les travaux là où c’est le plus indispensable, avec le plus d’effet sur la transition écologique, en adaptant nos services publics aux nouveaux outils et modes de travail du « monde d’après ». Cette campagne de diagnostic holistique serait une vraie mesure utile, qui donnerait du travail à la maîtrise d’œuvre et constituerait le socle d’une rénovation qualitative et durable.

  Adapter les bâtiments au risque épidémique

Il faut aussi ajouter dans les objectifs de court terme du plan de relance l’adaptation des bâtiments au risque épidémique, et entreprendre immédiatement des corrections des cloisonnements, des revêtements, des flux, des systèmes de ventilations pour permettre une utilisation plus sécurisée. L’urgence est toujours là, et rien n’a été fait alors que nous le réclamions il y a un an, avant que l’épidémie arrive dans les EHPAD. Nous devons également intervenir sur nos écoles, nos bâtiments publics, les lieux de spectacle et les bâtiments de travail pour réduire les risques sanitaires. Qu’attendons-nous pour lancer ces micro travaux, à la portée financière des établissements concernés ? Nous avons des équipes d’architectes, d’ingénieurs et d’entreprises prêtes pour cela et disponibles pour limiter les conséquences sanitaires des vagues épidémiques successives. 

  Rénover les logements avec des projets cohérents

Le gouvernement indique qu’il veut inciter à la rénovation globale des logements. Il faut le saluer car il est évident qu’une rénovation satisfaisante ne peut se limiter à l’intervention sur un élément constructif. La logique d’aide financière par élément est contreproductive car elle induit des travaux parfois inefficaces, voire sources de sinistres. En effet, il ne devrait pas être envisageable de traiter l’énergie sans la ventilation, le choix de matériaux sans tenir compte de la qualité de l’air, l’isolation phonique ou les apports thermiques sans prendre en compte l’environnement extérieur etc. Tous ces éléments interagissent entre eux et modifient le comportement du logement et du vécu de l’habitant. Concevoir une rénovation est donc largement aussi complexe que concevoir une construction neuve, car cela nécessite une compréhension du bâtiment et des usages, un véritable projet cohérent intégrant tous les paramètres, et le contrôle de la bonne exécution des travaux.

Le label RGE des artisans n’est donc pas suffisant, il faut l’intervention d’une maîtrise d’œuvre dont le coût doit impérativement être intégrée dans les enveloppes finançables de travaux, ce qui n’est toujours pas le cas. La future loi Climat doit l’imposer, ou, à tout le moins les lois de finances : l’architecte est le tiers de confiance, sachant et assuré, indépendant des intérêts des entreprises et des vendeurs d’énergie, pour concevoir, prescrire et veiller à la bonne exécution des travaux. Il est l’accompagnateur « naturel » de la rénovation évoqué par le rapport Sichel.

  Donner les moyens aux bailleurs sociaux de redevenir des maîtres d’ouvrage

Les attentes des usagers concernant leur logement ont évolué. Les programmes de logement neufs doivent prendre en compte le besoin de logements plus volumineux, traversants, sains, avec des espaces extérieurs et un confort d’usage amélioré, adaptables aux évolutions de la vie familiale, moins consommateurs de fonciers et mieux intégrés dans le fonctionnement urbain.

Rien dans le plan de relance pour réellement booster cette approche. Au contraire, l’annonce de 8,7 milliards de financement de la caisse des dépôts pour l’achat de 40 000 logements en VEFA (vente en état futur d’achèvement) est un très mauvais signe. L’argent public sert à l’achat massif de logements aux promoteurs privés, par les bailleurs sociaux qui n’ont pas d’autre choix s’ils veulent réaliser leurs quotas de logements neufs. La VEFA est, en droit français et européen, une méthode marginale de production de logements sociaux, réservée aux queues de programme pour obtenir de la mixité sociale dans les quartiers. Or, dans les faits, la VEFA est devenue le mode principal de construction de logements locatifs sociaux. Sans contrôle de la conception et du suivi du chantier, les bailleurs sociaux récupèrent un parc de moindre qualité que les logements qu’ils construisaient directement.

Il faut donc imposer un cadre garantissant la qualité des logements construits en VEFA, et permettre aux bailleurs sociaux de redevenir des maîtres d’ouvrage exigeants. Pour cela il faut agir sur la maîtrise et le coût du foncier, en accord avec les collectivités publiques, pour redonner des possibilités de construire mieux et plus écologique, en intégrant tous les paramètres du confort d’usage, avec une exigence de qualité architecturale et urbanistique.

  Fluidifier l’instruction des autorisations d’urbanisme

Nous avions également proposé un volet urbanisme au plan de relance, pour lancer une récriture écologique des PLU par des équipes pluridisciplinaires, et permettre l’avènement d’une ville résiliente à l’évolution raisonnée. Cela est pris en compte dans le projet de loi climat, mais il faut éviter que cette amélioration des documents d’urbanisme entraîne un nouveau gel des autorisations pendant la phase d’élaboration.

Nous insistons toujours pour obtenir la possibilité de déposer les demandes d’autorisations d’urbanisme sur support numérique, évidence pour une instruction dématérialisée adaptée au télé-travail qui se généralise, et qui permettrait de gagner des semaines de délai. Nous demandons régulièrement d’expérimenter le permis déclaratif, quand l’auteur du projet est un architecte, solution qui simplifierait et allègerait le travail des instructeurs sans rien enlever aux prérogatives du maire.

  Lutter contre l’étalement urbain en transformant la ville

Le ZAN (zéro artificialisation net) ne doit pas se traduire par l’arrêt de la construction. S’il faut stopper l’étalement urbain, ne rien faire n’est pas la solution écologique de moyen et long terme et évidemment pas une solution économiquement soutenable.

Il faut continuer à construire, déconstruire, paysager la ville pour répondre aux besoins d’aujourd’hui tout en permettant de répondre aux besoins de demain,

en intégrant le bouleversement climatique, l’anthropocène, les problématiques aigues de santé publique et d’accueil de toutes les populations. Nous avons ainsi rédigé, avec la participation d’élus, "Maires et Architectes, 10 clés pour réussir la transition écologique » pour les aider dans leurs stratégies.

Chaque territoire a des caractéristiques, des opportunités et des leviers. Les friches sont une solution là où il y en a beaucoup, comme dans les Hauts de France. Ailleurs, la solution doit venir de la transformation des zac, des zup, des entrées de ville massacrées par des zones artisanales et commerciales demain obsolètes et de la densification des lotissements. Les erreurs d’urbanisme passées nous permettent d’avoir des centaines de milliers d’hectares urbanisés potentiellement disponibles, dans lesquels il faut rajouter les fonctions nécessaires à la collectivité. C’est l’opportunité pour retrouver une qualité paysagère, esthétique et fonctionnelle, rétablir de la biodiversité et corriger les erreurs écologiques de ces dernières décennies.

Toute opération d’architecture et d’urbanisme doit être l’occasion d’amélioration, en paysageant et en créant des zones d’infiltrations dans les stationnements des grandes surfaces et des entrepôts, en arborant et en végétalisant, en redynamisant le potentiel de biodiversité.  

  Proposer une vision de l’aménagement du territoire

Vivre dans des urbanisations tentaculaires, perdre son temps dans des transports bondés et pollués devient de moins en moins un idéal de vie. Rien de raisonnable ne justifie la concentration tertiaire et l’accumulation de sièges sociaux dans des quartiers monofonctionnels. Il nous faut donc œuvrer à un rééquilibrage des territoires avec une transformation des services publics modernisés, flexibles, adaptés aux futurs modes de travail, une revitalisation des infrastructures de transport, et la résorption de la fracture numérique. Pour cela l’ANCT a un rôle à tenir d’autant qu’il faut gérer et développer une réflexion et une gouvernance avec les freins d’un mille-feuilles décisionnel ubuesque. N’est-il pas temps de faire un bilan des effets pervers de la décentralisation quand nous avons 4 ou 5 structures politico-administratives pour gérer le même territoire ? C’est là un vaste sujet qui dépasse l’horizon et le champ des possibles d’un plan de relance. Nous devons néanmoins imaginer les outils, les compétences et les gouvernances pour une politique de l’aménagement visionnaire, capable de comprendre, anticiper et accompagner la transformation écologique de nos territoires, de leurs fonctions et de leurs usages.

 

Denis DESSUS
Président du Conseil national de l'Ordre des architectes

 

 

Publié le 30.03.2021 - Modifié le 31.03.2021
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(© photo : Patrick Miara / source Archicontemporaine.org)
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