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Tribune

Pourquoi la baisse du budget du GIP EPAU inquiète les acteurs publics

En réduisant drastiquement le budget du GIP EPAU (Groupement d'intérêt public - L'Europe des projets architecturaux et urbains), l’État met en péril un opérateur central de la recherche-action et de l’innovation publique. Dans une tribune publiée lundi 19 janvier dans Le Monde, Christophe Millet, président du Conseil national de l'Ordre des architectes, et de nombreux signataires appellent à un réexamen de cette décision.

Publié le
, mis à jour le
20 janvier 2026
Rencontres Quartiers de demain

Rencontres Quartiers de demain

Arnaud Bouissou

Le 9 décembre 2025, un groupement d’intérêt public qui pilote d’ambitieux programmes de recherche et d’expérimentation apprenait que son budget était amputé de 70 %. Un collectif de chercheurs, d’élus, de représentants politiques demande à l’État de revenir sur cette décision.

À force de prétendre « rationaliser » l’action publique, l’État finit par détruire ce qui lui permet d’en renouveler les modalités et l’efficacité. Dernière cible en date, le GIP EPAU [groupement d’intérêt public L’Europe des projets architecturaux et urbains], opérateur interministériel singulier, conduit depuis des années d’ambitieux programmes nationaux de recherche-action et d’expérimentation. Ses champs d’intervention sont larges : logement, architecture, urbanisme, politiques territoriales, transition écologique et biodiversité. Sa méthode est claire : organiser le dialogue entre l’État et les collectivités, et la coopération entre chercheurs, concepteurs, élus, professionnels et citoyens au niveau local, afin de renouveler l’action publique et la démocratie.

Ses actions portent sur des enjeux centraux tels les effets sociaux et environnementaux des mouvements de métropolisation, la recomposition des territoires ruraux et des petites villes, l’adaptation du logement et de l’architecture à l’évolution des modes de vie, au vieillissement de la population et au changement climatique ou la prise en compte de la biodiversité et des ressources naturelles dans les projets urbains et territoriaux. Autant de travaux de recherche et d’expérimentations indispensables pour soutenir la transition socio-écologique et outiller les politiques locales.

Mi-décembre 2025, nous apprenions avec stupeur l’arrêt de ses missions, la réduction drastique de son budget, avec pour effet la suppression ou le transfert de ses programmes centrés sur l’observation des projets et stratégies territoriales (POPSU), l’innovation dans le logement (Engagés pour la qualité du logement de demain), la préservation de la biodiversité (Erable), ou encore le concours d’architecture Europan, actif depuis plus de 35 ans. Cette décision conduit aussi à mettre les 21 salariés du GIP EPAU au chômage.

Brutalité de l’annonce

Or, quelques jours auparavant, étaient présentés à la Cité de l’architecture et du patrimoine les dix projets lauréats de la consultation internationale « Quartiers de demain », dernier-né des programmes, lancé fin 2024 par le président de la République pour améliorer le cadre de vie des habitants de quartiers populaires, en les associant à toutes les étapes des projets. Le travail du GIP EPAU était alors unanimement salué par les ministres du logement et de la ville, de la culture et de la transition écologique, les maires présents et les équipes pluridisciplinaires engagées.

Ce démantèlement s’inscrit dans la mission confiée par le premier ministre à des hauts fonctionnaires chargés de proposer la suppression ou la fusion d’un tiers des opérateurs de l’État pour « renforcer son efficacité » et réaliser des économies budgétaires, dont l’ampleur réelle est d’ailleurs incertaine. Mais cette entreprise de « rationalisation » menace des compétences, des réseaux et des écosystèmes de travail patiemment construits depuis deux décennies.

La brutalité de l’annonce a stupéfié l’ensemble des communautés de travail impliquées : près de 200 collectivités territoriales, de toutes tailles et de toutes sensibilités politiques, plus de 1 200 professionnels de l’aménagement, 900 chercheurs, ainsi que de nombreux artistes et citoyens associés à ces programmes. Tous craignent de voir disparaître un espace rare de coopération, de confiance et d’intelligence collective au service de l’intérêt général.

Remise en cause absurde

Car les sujets traités par le GIP EPAU et ses programmes sont précisément ceux auxquels nos sociétés sont confrontées : changement climatique, crise environnementale, crise démographique, crise du logement, inégalités territoriales… À l’heure où le monde de la recherche est appelé à participer à la coconstruction des politiques publiques, il est pour le moins paradoxal de condamner l’un des lieux qui y contribue activement. Pour que les échanges entre chercheurs, concepteurs, élus et professionnels soient féconds, seul un régime de confiance pérenne permet à chacun d’assumer son rôle tout en reconnaissant la légitimité de celui des autres. Le GIP EPAU était parvenu, patiemment, à cette coopération et ce décloisonnement.

Sa remise en cause, brutale dans sa forme, est également absurde et inquiétante sur le fond. En prétendant renforcer l’efficacité de l’État, elle consiste en réalité à supprimer ce qui lui permet justement d’être efficace : un pilotage interministériel effectif, une relation horizontale avec les collectivités, les réseaux scientifiques, les professionnels et les citoyens, une présence sur le terrain et la capacité à explorer des solutions adaptées à tous les contextes.

Cette décision met en lumière la difficulté à penser la dimension stratégique d’un Etat qui, à côté de ses fonctions régaliennes, doit impulser et animer la bifurcation de la trajectoire écologique, sociale et économique du pays, en veillant à prendre en compte les limites planétaires et la diversité des situations locales, en répondant à la demande de justice sociale et de qualité de vie de nos concitoyens. En sacrifiant cet opérateur et la recherche, l’État ne se modernise pas, il se rigidifie. Il est encore temps de renoncer à cet aveuglement.

Parmi les signataires : Emmanuelle Cosse, présidente de l’Union sociale pour l’habitat ; Camille Galtier, maire (divers droite) de Manosque (Alpes-de-Haute-Provence) ; Marie-Christine Jaillet, directrice de recherches au CNRS ; Nicolas Mayer-Rossignol, maire (PS) de Rouen ; Juliette Méadel, ancienne ministre déléguée chargée de la ville (2024-2025) ; Baptiste Morizot, philosophe ; Christophe Millet, président du Conseil national de l’ordre des architectes ; Dominique Perrault, architecte, Grand Prix national de l’architecture ; Marine Tondelier, secrétaire nationale du parti Les Ecologistes ; Gilles Leproust, maire (PCF) d’Allonnes (Sarthe), président de l’association d’élus Villes & Banlieues.

Le Monde - Dimanche 18 janvier 2026
« À l’heure où la recherche est appelée à participer à la coconstruction des politiques publiques, il est paradoxal de condamner l’un des lieux qui y contribue »

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