Logement : "Nous vivrons toujours dans des maisons, mais nous construirons moins, et différemment"

Dans l'édition du Monde datée du 26 juillet, Christine Leconte publie une tribune pointant les limites des politiques du logement en France et prônant des solutions inspirées du Plaidoyer de l'Ordre.
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Voici le texte de la tribune parue dans l'édition du 26 juillet du journal Le Monde :
 

"A l’heure où le gouvernement Borne 2 accueille un ministre délégué à la ville et au logement [Olivier Klein], il me paraît nécessaire de rappeler les limites des politiques du logement en France : 12 millions de personnes en situation de mal-logement, 300 000 sans-abri, des zones de surpeuplement intolérable, des villes moyennes qui se vident et une urbanisation galopante !

Si l’objectif de donner un toit à chacun est louable, les politiques suivent toujours la même voie : construire massivement. Défiscalisation à outrance, logements sociaux bâtis par les promoteurs… Ces solutions ont montré leurs limites. Le logement est devenu un produit bancaire, l’éloignant de sa fonction première : fabriquer nos lieux de vie et dessiner nos villes. Aujourd’hui, pourtant, si 300 000 logements se construisent en un an, 100 000 autres deviennent vacants !

Le logement n’est pas qu’une question de chiffres : il est une question de vie. La conjoncture nous contraint à réfléchir. Aux besoins et aspirations des Français se confrontent les trois crises du siècle : le réchauffement climatique rend nos villes étouffantes, la biodiversité nous demande de moins urbaniser nos campagnes et la pénurie des ressources questionne nos manières de bâtir depuis cinquante ans. Nos modèles sont à revoir drastiquement.

La ville telle que nous la concevons est dépassée : dépendance à la voiture, pollution, absence de nature… Avec les « gilets jaunes », la pandémie, la pénurie de pétrole, les épisodes caniculaires, nous devons apprendre à renoncer ! Or, renoncer veut dire retrouver une forme de liberté dans la fabrication de nos espaces de vie.

Une ville pour tous

Et si nous pensions une autre politique ? Nous devons dire adieu à « la ville facile » qui gaspille des matières premières ou des terres agricoles, et bâtir « la ville pour tous » qui s’appuie sur le « déjà là ». Cette ville pour tous – qui prend en considération l’histoire et la géographie des lieux pour vivre en harmonie avec les milieux naturels, sans les contourner ni les détruire – s’appuie sur les ressources locales afin d’en faire des économies de proximité. Oui, l’architecture peut se faire en circuit court !

L’ordre des architectes plaide pour que cesse enfin cette politique qui ne tient pas compte du potentiel des friches, des logements vacants, des villes moyennes, et dont la vision n’est jamais renouvelée… Ceux qui font les lois doivent avoir le courage de changer les choses !

Cinq axes prioritaires peuvent être définis.

Rééquilibrer les territoires en arrêtant d’opposer villes et ruralité. Il faut stopper l’artificialisation, retrouver des récits de territoires en associant les habitants et en retissant le lien entre les mobilités, le travail et le développement urbain.

Faire évoluer nos modèles de logements en apportant plus de qualité dans la construction et en réinvestissant la création. La gestion du foncier comme les modèles économiques actuels doivent être repensés. Les architectes, à l’instar d’autres acteurs, apportent des solutions : qu’attendons-nous pour nous en inspirer ?

Donner la priorité à l’adaptation du bâti existant, parce que nous avons moins de matières premières, que la ville de demain est celle d’aujourd’hui, à 80 % « déjà là », que les canicules mortelles s’accentuent. Les architectes y sont fortement engagés. Nous pouvons transformer la ville, la réparer, la réhabiliter et la recréer à partir de l’existant. Cependant, sans aide ni volonté politique pour garantir une qualité de réalisation, nous ne ferons que standardiser. Prévoir aujourd’hui, pour éviter de nouvelles dépenses de l’Etat demain, voilà ce que nous pouvons faire ensemble !

Mieux mesurer la culture du risque dans l’aménagement des territoires du côté des acteurs de la ville, habitants, élus, parce que le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) inquiète. L’état de catastrophe naturelle ne peut être activé constamment. Cela implique des changements culturels profonds : abandonner au maximum l’utilisation de sa voiture en ville, préférer un bien existant à la construction d’une maison sur une terre agricole… Rassurons-nous, nous vivrons toujours dans des maisons, mais nous construirons moins, et différemment.

Enfin, repenser nos modes constructifs. C’est primordial pour limiter l’impact de la construction dans les émissions carbone. L’architecture doit retrouver son rapport aux matériaux, indépendamment des modes. Choisir le bon matériau en regardant ce que nous avons à disposition, en privilégiant le renouvelable, le réemployable, avant les matériaux issus de la transformation ou venant du bout du monde. Développer ces filières sur chaque territoire est aussi un formidable enjeu économique pour la France. Le rôle des décideurs publics est clair : sortir des lobbys établis, aider les acteurs des filières émergentes, ne plus dépenser systématiquement dans la rénovation, mais investir dans de nouvelles économies, non délocalisables.

La résistance au changement est naturelle sauf si chacun admet que les changements qui s’imposent collectivement sont acceptables : les difficultés à surmonter ne doivent pas apparaître comme plus fortes que les solutions. Rendre la ville belle, vivante, en lien avec la nature, plus conviviale doit être un objectif partagé. Ce qui demandera une évolution de nos métiers, de nouveaux lieux, de nouvelles ambitions."

Publié le 25.07.2022 - Modifié le 27.07.2022
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(capture d'une vidéo produite par le Off du Développement durable / réalisation Culture-Aventure)
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