Architecture et patrimoine : les risques d’une régression annoncée

Tribune d'Yves Dauge, Ancien Sénateur et Maire de Chinon, Ancien Délégué interministériel à la Ville, qui met en garde contre "certaines dispositions tout à fait scandaleuses du projet de loi ELAN".
Le 22 mai 2018
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La tentation est toujours grande pour construire plus de logements, de céder aux pressions des promoteurs, des entreprises parfois aussi de certains élus : on veut toujours moins de normes, bien sûr, plus de terrains agricoles constructibles et l’on aimerait se passer des architectes, supprimer les concours… recourir de plus en plus aux fameux partenariats public-privés. 

Les politiques qui ont cédé à ces pressions, à ces facilités, ont conduit aux désastres urbains que l’on connaît, à la médiocrité des grands ensembles et de l’habitat à la prolifération des lotissements pavillonnaires en périphérie des villes en consommant les espaces naturels et en détruisant les paysages.

L’État a trop souvent été complice de ces dérives par manque de vision et de courage. Les orientations qui semblent se dessiner actuellement ne feraient que poursuivre et aggraver ces échecs.

La vision qu’il faut avoir aujourd’hui c’est de construire de vrais quartiers d’habitat qui apporteront aux habitants ce qui fait la qualité de vivre en ville avec des logements spacieux, confortables, économes en énergie, accompagnés des services de proximité essentiels et proches des transports publics.

À cet égard, la démarche conduite par la Direction de l’Urbanisme et de l’Habitat en faveur des éco quartiers va dans le bon sens et c’est la même vision qu’il convient d’appliquer aussi à nos quartiers de banlieues, aux grands ensembles trop coupés de la vie économique et culturelle, et dont les logements demeurent inadaptés. La vision c’est aussi de travailler à la reconquête des centaines des centres historiques de villes petites et moyennes en grande difficulté. Dans ces centres, la priorité reste le logement qu’il faut rendre habitable par un effort exceptionnel de rénovation urbaine et de réhabilitation.
Mais rien de tout cela ne peut se faire sans un investissement fort et continu sur la maîtrise d’ouvrage urbaine et la maîtrise d’oeuvre architecturale. C’est l’investissement qui permet de faire travailler les urbanistes, les architectes, les paysagistes … mais c’est l’investissement que l’on néglige.

Certaines de nos grandes villes l’ont compris et conduisent avec succès des opérations remarquables où la qualité de l’architecture et de l’urbanisme s’est imposée. C’est le cas à Paris, en Seine –Saint- Denis, à Bordeaux, à Nantes, à Lille, à Strasbourg…
Ces villes ouvrent la voie à une belle politique nationale que l’Etat devrait mettre en avant pour faire école. C’est donc un grand projet de relance de la création urbaine et architecturale que l’Etat devrait lancer d’urgence au lieu de prendre le risque d’affaiblir encore la qualité de l’urbanisme et de l’habitat.

Ce plan devrait être conçu et mis en oeuvre avec les Régions en y associant les architectes, les urbanistes et les paysagistes. J’ajoute que l’USH (l’Union Sociale pour l’Habitat) qui a su hier, être à l’avant garde d’une politique de création architecturale du logement devrait être au coeur de ce plan national.

Malheureusement, certaines dispositions tout à fait scandaleuses du projet de loi ELAN, qui entre en discussion dans les prochains jours, vont à l’encontre de cette ambition. On permet la suppression des missions de l’architecte prévues dans la loi sur la maîtrise d’oeuvre de 1977, on réduit le rôle des Architectes du Bâtiment de France. Ce sera, si les parlementaires ne réagissent pas, pour la première fois, une régression qui marquera ce quinquennat.

Yves Dauge
Ancien Sénateur et Maire de Chinon
Ancien Directeur de l’urbanisme et des paysages
Ancien Délégué interministériel à la Ville

Publié le 22.05.2018
2 commentaires

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Tout ce qui affaiblira le diktat du patrimoine est le bienvenu. C'est même une opportunité pour les architectes.

Je laisse à nouveau mon commentaire qui va à contrario du texte ci-dessus, en espérant qu'il sera exposé à l'avis de chacun.

Tout ce qui peut affaiblir le diktat du patrimoine, religion sans espoir, est bon à prendre. Des portions entières du territoire sombrent dans un pastiche hypocrite et nécrosant. Ce qui était possible il y a encore 10 ans ne l'est plus aujourd'hui. Croyez-vous que ceux qui nous ont précédé se sont autant soucier du passé ? Faut-il que nous n'ayons plus rien à dire ? Est-ce la fin de l'histoire ?

(© photo architecte / Source Archicontemporaine.org)
Immeuble mixte - Grenoble - Herault Arnod Architectes