Réponse de Lionel Carli à l'article « Les constructeurs de maisons prévoient une année 2012 en pente douce » paru dans Les Echos

Suite à la parution dans Les Echos du 18 janvier 2012 d'un article qui rapporte les propos de certains constructeurs de maisons individuelles et de leurs représentants, Lionel Carli, président du CNOA publie une réponse sur le rôle de l’architecte et les enjeux de l’architecture dans la production de maisons individuelles.
Maison à Cracc'h, prix Architecture Bretagne 2011 - AA41 architectes (Photos:S. Chalmeau)

 

Suite à la parution dans Les Echos du 18 janvier 2012 de l’article « Les constructeurs de maisons prévoient une année 2012 en pente douce », qui rapporte les propos de certains constructeurs de maisons individuelles et de leurs représentants, je tiens à effectuer quelques mises au point relatives au rôle de l’architecte et aux enjeux de l’architecture dans la production de maisons individuelles.

Les discours cités dans l’article véhiculent l’idée que le recours à l’architecte serait une contrainte arbitraire à laquelle il faut néanmoins, lorsque l’on construit un logement, se soumettre à partir de 170m² de surface. Un rappel au texte de la loi est ici nécessaire : « quiconque désire entreprendre des travaux soumis à une autorisation de construire doit faire appel à un architecte pour établir le projet architectural faisant l'objet de la demande de permis de construire » . Ce principe général est justifié par un souci évident de qualité, de sécurité, d’esthétique et de respect de l’environnement. Une possibilité de dérogation a été introduite, en dessous de 170m², notamment pour les personnes physiques qui construisent pour eux-mêmes. Il s’agit là bien d’une possibilité de dérogation, dont les conditions sont encadrées et non de la norme, n’en déplaise aux professionnels qui semblent faire métier de détourner l’esprit de la loi. Non, le recours à l’architecte n’est pas le résultat de quelques tracasseries administratives mais bien l’expression de l’intérêt public !

Pourtant, plus de 90% des maisons individuelles construites en France le sont sans architectes. Cette situation est-elle souhaitable ? Qui a peur de la qualité architecturale ? Nous considérons qu’il faudrait aujourd’hui trouver les moyens d’améliorer la qualité architecturale dès le premier mètre carré, peut-être en inventant de nouvelles missions pour les architectes.

Au lieu de cela, le dirigeant d’un constructeur « s’insurge », dans l’article des Echos, que la nouvelle notion d’emprise au sol du bâtiment, introduite par le décret du 29 décembre 2011, fasse entrer dans la surface prise en compte pour le recours à l’architecte « les garages, y compris en sous-sol, les terrasses couvertes, les débords de toitures, etc. ». Outre les erreurs d’interprétations (un garage en sous-sol ne change rien au calcul des 170 m² d’emprise au sol), il est tout de même étrange de considérer que les éléments bâtis cités ne devraient être l’objet d’aucune considération de qualité d’usage, de sécurité, d’accessibilité, d’implantation, etc. La nouvelle notion d’emprise au sol permet au contraire de mieux envisager la globalité du bâti et son impact sur le voisinage et l’environnement. Faut-il vraiment s’en « insurger » ?

Le même constructeur s’en prend ensuite directement aux architectes en resservant le cliché éculé de l’architecte dont le cabinet sera nécessairement « engorgé » par ces nouvelles commandes avec « ce que cela implique de retards dans les dépôts de permis de construire ». Pour finir, il indique que le même architecte va lui coûter « 2000 euros d’honoraires par vente ». Il est scandaleux de tenter de jeter ainsi le discrédit sur une profession réglementée et hautement responsabilisée. Insinuer, en ces temps de crise du logement, que l’intervention d’un architecte créerait des retards est une instrumentalisation cynique et inacceptable du mal-logement de tant de nos concitoyens.

En outre, le montant annoncé, et forfaitisé, des honoraires de l’architecte fait fi de l’aspect contextuel et de la valeur du projet architectural, nécessitant un véritable investissement. Il montre que l’intervention de l’architecte sera de toute façon, quel qu’en soit le prix, considérée par ce genre de bâtisseur comme un surcout inutile, à réduire encore et encore au profit de sa propre marge.
Le président de l’Ordre que je suis rappelle que les architectes sont soumis à une déontologie stricte, qui leur interdit notamment de signer tout projet dont ils n’auraient pas eu les conditions matérielles d’être réellement les concepteurs…

Enfin, je m’étonne de la réaction de Christian Louis-Victor, président de l’UMF, aux côtés duquel j’ai personnellement participé aux consultations organisées par le Secrétaire d’Etat au Logement. Il n’y a nul « Lobby des architectes » et nul « coup de jarnac » de celui-ci. La transformation du seuil de 170m² de SHON en 170 m² de surface de plancher est défavorable aux architectes, même si la création de cette nouvelle surface est positive du point de vue des impératifs de développement durable. Les architectes se positionnent en fonction de l’intérêt général et en accord avec les objectifs fixés de promouvoir une meilleure efficacité énergétique et une plus grande constructibilité pour les logements.

L’article des Echos rappelle que les trois quarts des maisons construites en France sont des maisons produites par ces constructeurs « en diffus », c’est-à-dire dans des conditions contestables d’implantation urbaine et territoriale, avec les problèmes d’accès aux transports et aux services, et avec les impacts écologiques que l’on connait. A l’opposé, le défi que tentent de relever au quotidien les architectes est plutôt de rendre la ville durable et désirable, et de loger l’ensemble de nos concitoyens dans des conditions décentes, à un coût global acceptable.

Les propos tenus dans l’article du 18 janvier sont-ils vraiment à la hauteur de ces enjeux et de la mobilisation générale pour le logement et la qualité urbaine dont le pays a aujourd’hui besoin ?


Lionel CARLI,
Président du Conseil national de l’Ordre des architectes


Publié le 27.01.2012
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