« Le temps du monde fini commence », par Guy Amsellem

Introduction de Guy Amsellem, président de La Cité de l'Architecture et du Patrimoine à la conférence “Architecture, le climat de l’avenir" : "À l’ère de l’Anthropocène, les humains doivent accepter l’idée des limites spatiales et temporelles de la terre. Les architectes ont un rôle majeur à jouer pour les y aider."
Le 01 décembre 2015

Introduction de Guy Amsellem à la conférence “Architecture, le climat de l’avenir" organisée par l'Ordre, le CIAF, le CAE et l'UIA le 30 novembre à la Cité de l'architecture dans le cadre de la COP 21 :

Madame la directrice de l’architecture à la direction générale des patrimoines du ministère de la
culture et de la communication, chère Agnès Vince,
Monsieur le président de l’Union internationale des architectes (UIA), cher Esa Mohamed,
Monsieur le président du Conseil des Architectes d’Europe (CAE), cher Luciano Lazzari,
Monsieur le président du Conseil pour l’international des architectes français (CIAF), cher Philippe Klein,
Madame la présidente du Conseil National de l’Ordre des Architectes (CNOA), chère Catherine Jacquot,
Chers amis architectes,
Mesdames etmessieurs,

Je vous souhaite la bienvenue à la Cité de l’architecture et du patrimoine, pour cette rencontre internationale intitulée « Architecture, le climat de l’avenir », organisée en partenariat avec l’UIA, le CAE, le CIAF et le CNOA. Je salue David Zyvie, conseiller technique au cabinet de Fleur Pellerin, ministre de la culture et de la communication.
Je remercie les participants et modérateurs des différentes tables rondes qui rythmeront cette demi-journée.
Je veux également dire toute ma gratitude à celles et ceux qui ont été les chevilles ouvrières de cette manifestation :
- Nicolas Jelenski, de l’UIA ;
- Isabelle Moreau, du CNOA ;
- Sophie Goodfriend, du CIAF ;
- Marie-Hélène Contal et David Madec, de la Cité de l’architecture.

Je veux tout d’abord, au nom de la Cité de l’architecture et du patrimoine, rendre hommage aux victimes des attentats du 13 novembre à Paris, tout particulièrement aux architectes qui figurent parmi elles. Toutes nos pensées vont à leurs proches. Nous partageons leur peine et nous n’oublierons pas leur drame.

La vie, pourtant, doit continuer. En particulier dans ce lieu, dédié à la culture, la transmission, l’émancipation, aux valeurs de tolérance et de partage. Face à l’expansion de la pulsion de mort, il nous faut construire toujours, reconstruire quand c’est nécessaire, travailler inlassablement à rendre notre monde habitable.

Alors que s’ouvre à Paris la 21ème Conférence des parties de la convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, la COP 21, il nous est apparu nécessaire de nous associer à l’initiative prise par l’UIA, le CAE, le CIAF et le CNOA, afin de mobiliser les architectes sur cette question.

Montée des eaux, fonte accélérée de la banquise, disparition de milliers d’espèces, mesures de CO2 dans l’atmosphère toujours plus mauvaises…

Ce n’est pas une crise que nous vivons, mais une mutation : nous changeons de monde.

Peut-être même en avons-nous déjà changé, et sommes-nous devenus, sans en avoir conscience, « ceux qui auraient pu agir et qui n’ont rien fait ».

Le changement climatique, écrit Bruno Latour(1), engendre plusieurs sortes de folies.
La plus connue est celle de la dénégation : c’est la folie de ceux qui se nomment « climatosceptiques », et voient dans la question écologique, comme certains élus aux Etats-Unis, une façon détournée d’imposer le socialisme.

Dès les années 1990, de puissants groupes de pression se sont mobilisés, pour jeter le trouble sur le fait avéré, que constitue l’origine humaine des mutations climatiques. Ces lobbies sont les mêmes que ceux qui ont longtemps travaillé à briser le lien entre le tabac et les maladies. Ils ont compris que décrire, c’est déjà prescrire. Aussi, pour éviter la remise en cause du modèle industriel, c’est sur les faits eux-mêmes qu’ils ont jeté le doute. L’organe de la raison, le débat, devient ainsi l’instrument de la manipulation. Il suffit que le public pense qu’il existe un débat entre experts, pour que les climato-sceptiques gagnent.

L’ère de l’Anthropocène, dans laquelle nous sommes entrés, ne désigne pas seulement ce moment à partir duquel nous sommes devenus, sans le savoir, une force géologique, comparable aux chaînes de montagnes, aux volcans, à l’érosion. Elle signale aussi la remise en cause des distinctions qu’avait opérées la pensée occidentale moderne : entre nature et culture, entre mondes matériel et immatériel, entre sujets animés et objets inanimés.

Nous ne pouvons continuer à séparer l’humain de la nature, alors qu’ils constituent un seul et même domaine.

La vie modifie l’environnement, qui, à son tour, rétroagit sur la vie.
Les objets vivants et leur environnement sont donc couplés et indissociables.
La terre, quant à elle, n’est pas un simple décor dans lequel vivraient les humains.
Elle a un mouvement, mais aussi un comportement, qui la fait réagir à ce que nous lui faisons.
Telle est la théorie de Gaïa, que développe le scientifique britannique James Lovelock(2).
La Terre, nous dit-il, est dotée d’une enveloppe sensible et périssable. Elle est « un système d’autorégulation comparable à un thermostat ».
Comment concevoir notre action, à l’époque de l’Anthropocène ?
Agir, c’est transformer notre rapport au temps. C’est faire venir notre existence, du futur vers le présent. C’est partir des conséquences de nos actions pour en changer les causes.
Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est moins de l’espoir, qui nous projette du présent vers l’avenir, que de la raison, qui nous ramène de l’avenir vers le présent, pour nous convaincre de le transformer.
Agir, c’est aussi réévaluer notre rapport au mouvement moderne.
Nous avions accueilli, ici même, l’an dernier, l’architecte japonais Toyô Itô, à l’occasion de la publication de la traduction française de son livre « L’architecture du jour d’après (3)», c’est-à-dire du jour d’après Fukushima.

Face au désastre, nous disait alors Toyô itô, il y a deux attitudes possibles.
La première est de penser que ce que la catastrophe a révélé, ce sont, pour l’essentiel, des imperfections techniques.
On en déduira, alors, qu’il faut accroître la prévisibilité des catastrophes naturelles, renforcer les normes de résistance aux séismes et aux vents, améliorer la sécurité des installations et des bâtiments, sophistiquer encore davantage la réponse technologique aux risques.

Cette première attitude, c’est celle de la poursuite du rêve moderniste, ce rêve d’une maîtrise absolue par la technique, d’une ville libérée du temps et du climat, ce rêve fou, qui est presque devenu réalité, au prix d’un gâchis phénoménal des ressources, d’une séparation mutilante entre la ville et le milieu vivant.

La seconde attitude, face au désastre, est celle d’une remise en cause radicale.

Elle considère que ce qui a été mis à jour par la catastrophe, c’est non la faille d’un dispositif, mais l’échec d’un mode de pensée, d’une foi aveugle en la technique, d’une croyance en la capacité de l’homme à maîtriser la nature, d’une culture qui, sous prétexte d’efficacité, a constamment séparé, disjoint, isolé.

Cette seconde attitude doit conduire à réconcilier ce qui a été si longtemps séparé : soi et l’autre, l’intérieur et l’extérieur, l’homme et son milieu, la nature et la culture, le monde matériel et le monde immatériel.
Il est urgent de retrouver le sens d’un monde commun, d’un cosmos.
Réinventer des lieux d’interaction avec le monde, impose de faire le deuil d’une certaine idéologie du progrès, de changer notre conception de la causalité, de renoncer à la vision d’un temps orienté comme une flèche vers un avenir radieux.

« Le temps du monde fini commence », écrivait Paul Valéry en 1945.
À l’ère de l’Anthropocène, les humains doivent accepter l’idée des limites spatiales et temporelles de la terre. Plutôt que de croire à l’ancien futur, ils doivent faire face au présent.
Plutôt que de scruter les étoiles pour chercher leur avenir, ils doivent avoir les pieds sur terre.
Les architectes ont un rôle majeur à jouer pour les y aider.
Il leur appartient de montrer la voie vers des sociétés durables, solidaires, sobres.
C’est tout l’enjeu de cette rencontre.

Je vous souhaite, à toutes et à tous, de bons débats.

 

1 Bruno Latour, Face à Gaïa. Huit conférences sur le Nouveau Régime Climatique, La Découverte, Paris,
2015.
2 James Lovelock, Hommage to Gaïa. The life of an independant scientist, Oxford University Press, 2000.
3 Toyô Itô, L’architecture du jour d’après, Les impressions nouvelles, Paris, 2014.

Publié le 01.12.2015
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Maison pour tous Rikuzentakata, Toyo Ito Arch. © Naoya Hatakeyama
© Naoya Hatakeyama
Maison pour tous Rikuzentakata, Toyo Ito Arch.