"La Loi Elan piétine l’architecture"

Tribune de Dominique Jakob, Brigitte Métra et Ingrid Taillandier, architectes, parue initialement dans le Journal du Dimanche, qui dénonce la mécompréhension du rôle de l'architecte traduite par la loi ELAN.
Le 10 juillet 2018
45 logements sociaux à Vitry-sur-Seine

Omniprésente, elle nous enveloppe, nous environne. L’architecture est le miroir de ce que nous sommes, de notre culture. Elle est au cœur de nos vies.

Que serait la France sans la richesse et la diversité de son architecture, qui attire tant de visiteurs ? Invention, avant-garde, sensibilité, tout est là.

Aurions-nous oublié que les bâtiments et les villes ont été imaginés, dessinés par des architectes ? La loi Elan (Evolution du logement et Aménagement numérique), en discussion au Sénat puis de nouveau au Parlement, a-t-elle l’ambition que l’on doit avoir pour la France aujourd’hui ?
Pour des nouveaux problèmes bien réels, il faut vraiment des solutions nouvelles.

L’urgence des besoins n’implique pas de faire l’économie de la réflexion, de reproduire les mêmes considérables erreurs intellectuelles des temps de l’après-guerre. 

Pouvons-nous raisonnablement penser que ce n’est qu’avec les bailleurs, promoteurs et entreprises de bâtiment que nous allons créer les quartiers et la ville de demain ? 
La réduction du financement des bailleurs sociaux exclut l’architecte des décisions prises sur l’architecture. C'est sans doute lié à une relation équivoque qui s’est installée entre les Français et les architectes. Une grande partie des nouvelles constructions se font sans architectes. Pourtant, on leur reproche d’être responsables de la « France moche », d’être responsables de constructions d’où on les a écartés.

Le rôle des architectes est certes complexe. A la fois métier de service, dans le rapport au client, et métier de contrôle dans le suivi du chantier. La tête dans la création, mais les pieds sur le terrain. Ces multiples facettes n’aident pas à une lecture simple de notre rôle. 
La loi Elan traduit ce malentendu.

Afin de mettre à égalité secteurs public et privé, la loi Elan propose de supprimer certaines règles : l’encadrement du rôle et des missions de chacun des protagonistes de l’acte de construire en fonction de ses compétences, ou le processus vertueux des concours d’architecture encourageant la qualité et une intelligence commune autour des projets.
Cela revient à un nivellement par le bas. 
Ecarter ou marginaliser les architectes, comme y incite la loi Elan l’incite, réduit d’autant la « matière grise » insufflée dans un projet. Cela ne permet pas de faire les économies annoncées : les honoraires des architectes pèsent à peine 3 % du bilan global d’une opération immobilière.
Face à la complexité du monde d’aujourd’hui, et à l’impérieuse nécessité de trouver des solutions aux problèmes de la ville, pourquoi faire l’économie de la pensée ?

Les architectes ne défendent pas des intérêts corporatistes. Ils défendent la culture et l’ambition que doit avoir leur pays pour la création de la ville de demain. L’architecture qui transforme un monde de la pensée en lieux d’émotion, une certaine « bienveillance » traduite dans le monde réel, ne peut être affaiblie, écartée au profit de la « construction », sans pensée, avec une seule logique économique.
Le programme Présidentiel proposait de « replacer l’architecte au cœur des processus de créations de nos villes, de lui rendre sa capacité à inventer et d’en faire à nouveau un acteur du progrès et de l’amélioration de nos cadres de vie ».  Jamais nous n’avons été autant en accord avec une position politique. Pour cette même raison, nous ne pouvons qu’être farouchement opposés à l’esprit comme à la lettre de certaines dispositions de la Loi Elan.
Nous proposons au contraire de développer une vision et une ambition fortes pour faire face aux défis de la ville de demain qui devra allier mobilités autonomes, densité, réduction de consommation d’énergie. Regroupons tous les acteurs en remettant l’humain au cœur de l’architecture et de la ville, pour construire mieux, plus, et moins cher.

Dominique Jakob – Brigitte Métra – Ingrid Taillandier, architectes

Publié le 10.07.2018
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(© photo : architecte / source : Archicontemporaine.org)
45 logements sociaux à Vitry-sur-Seine - Jean-François Marti, Pascal de Herdt arch.