La Fondation Abbé Pierre dénonce la hausse du nombre de mal-logés et leur isolement

Le 25ème rapport de la Fondation Abbé-Pierre sur l’état du mal-logement insiste sur l’augmentation du nombre de personnes seules, prises dans la "spirale du mal-logement". La fondation interpelle également les candidats aux élections municipales.
Le 05 février 2020
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Les chiffres du mal-logement

Dans son rapport, la Fondation Abbé Pierre présente une estimation du nombre de personnes mal-logées en France en 2020. Ces chiffres montrent une dégradation de la situation avec une progression du mal-logement, à différents degrés, depuis les années 2000 :

  • 4 millions de personnes n’ont pas de logement ou sont mal-logées :
    • 902 000 personnes sont privées de logement personnel parmi lesquelles on compte 143 000 personnes sans domicile en 2012[1], 25 000 personnes vivant à l’hôtel et 91 000 dans des habitations de fortune en 2014. Enfin, deux tiers des personnes privées de logement personnel sont « hébergées chez des tiers de manière très contrainte ».
  • Plus de 2,8 millions de personnes vivent dans des conditions de logement très difficiles du point de vue du confort. 934 000 personnes vivent dans des conditions de « surpeuplement accentué », c’est-à-dire qu’il leur manque deux pièces par rapport aux besoins d’intimité du ménage.
  • Outre ces situations les plus graves, au total, près de 15 millions de personnes sont touchées à des degrés divers par la crise du logement avec des risques pour la santé, des fins de mois difficiles, un confort insuffisant et une vie de famille impactée.
    • 4,3 millions de personnes modestes vivent en situation de « surpeuplement modéré », c’est-à-dire qu’il leur manque une pièce par rapport à la norme d’occupation.
    • 1,2 million de personnes locataires sont en situation d’impayés de loyers ou de charges et risquent l’expulsion.
  • Les ménages modestes ayant eu froid pour des raisons liées à la précarité concernent plus de 3,6 millions de personnes. Mais, 5,7 millions de personnes subissent « un effort excessif » en consacrant plus de 35% de leurs revenus pour payer leurs dépenses de logement. En particulier, 44% de Français de plus qu’en 2006 sont contraints de se priver de chauffage à cause de son coût.


« Seul face au mal-logement »

Dans son étude, la fondation pointe en premier lieu la hausse du nombre de personnes seules portée par les dernières évolutions démographiques majeures : vieillissement des personnes seules après le décès de leur conjoint, ruptures familiales plus fréquentes, engagement des jeunes dans la vie adulte et conjugale plus tardif. Ces tendances expliqueraient un phénomène « en grande partie à l’origine de la pénurie de logements dont souffre notre pays dans les zones tendues ».

  • La part des personnes seules a fortement progressé en passant de 20 à 35% entre 1962 et 2013, et cette proportion peut aller jusqu’à 50% dans les centres-villes des grandes métropoles.
    D’autant que pour les personnes seules, les difficultés tendent à s’accumuler et les exposent ainsi plus particulièrement au mal logement : l’isolement social complique le recours aux aides, l’absence d’entourage les prive d’une chance d’être soutenue dans l’accès au logement mais aussi d’aide en cas de rupture, d’accident de la vie ou de dépense imprévue, qu’elle soit morale ou financière, de pouvoir être hébergé de manière temporaire chez un proche, etc.
  • Les personnes vivant seules sont plus souvent des femmes (20% de l’ensemble des ménages contre 15% d’hommes seuls), et celles-ci sont plus particulièrement touchées par la précarité (par exemple, suite à un divorce 20% des femmes basculent dans la pauvreté contre 8% des hommes).
  • Les personnes seules subissent un taux d’effort de 26% pour se loger en France, soit un taux de 8% supérieur à la moyenne de l’ensemble des ménages. Ce taux d’effort grimpe à 46% pour les personnes seules sous le seuil de pauvreté.

La fondation dénonce également la « spirale du mal-logement » qui peut conduire de la solitude à l’isolement. En effet, pour les ménages en situation de mal-logement, plusieurs facteurs se cumulent à d’autres difficultés et viennent renforcer leur isolement : de faibles ressources, une barrière de la langue, une perte d’autonomie, un manque de services et des relations de voisinage amoindries en zone rurale, etc.

Comment le mal-logement renforce-t-il l’isolement ?

  • En raison notamment de l’étroitesse et du mauvais état du logement, de nombreuses personnes font part d’un sentiment de honte à l’idée de montrer leur logement à leurs proches ou se trouvent dans l’incapacité de recevoir du monde.
  • Des réponses institutionnelles renforcent l’isolement :
    • Les injonctions à la mobilité éloignent les personnes seules de leur entourage et rompent leurs habitudes
    • Des réponses ne prennent pas en compte la vie privée et professionnelle : la fondation souligne que 41% de ménages ont au moins un enfant de moins de 15 ans qui ne vit pas avec eux [2].

Enfin, les politiques de l’habitat mais aussi les politiques sociales ne sont pas encore adaptées à la mono-résidentialité et ne prennent pas suffisamment en compte l’isolement social selon le rapport.   

  • La réduction de la taille moyenne des ménages a nécessité la production de 7 millions de logements, mais la part des petits logements (T1 & T2) a connu une évolution lente (+0,5% entre 2011 et 2016). En outre, s’ils représentent la majorité du parc locatif privé (55%), ils ne constituent que 25% du parc locatif social, alors que près de la moitié des demandes HLM émanent de ménages seuls.
  •  Résultat, dans le parc social le taux de succès[3] des demandes des personnes vivant seul est de 19%. Un taux qui est inférieur à celui des ménages de 2 à 4 personnes mais supérieur ou égal à celui des ménages composés de 5 personnes ou plus.

Pour la fondation, le risque d’une offre insuffisante de petits logements et d’une diversité de profils isolés est de créer une « forme de hiérarchie » parmi les plus précaires : les étudiants sont notamment perçus comme des locataires « plus sûrs » avec la caution parentale qui demeure largement plébiscitée (41,5% des propriétaires-bailleurs de petites surfaces privilégient les étudiants, 31,5% les actifs salariés et seulement 17,8% les retraités).

« L’offre insuffisante de petits logements et la diversité des publics isolés créent une forme de concurrence dans l’accès au logement, au détriment des personnes seules les plus précaires. La faiblesse du nombre de petits logements abordables dans le parc social est d’autant plus pénalisante que, pour les demandeurs en attente logés dans le parc privé, qui propose davantage de petits logements, les loyers sont beaucoup plus élevés au m². »


« Le mal-logement à l’épreuve des municipales »

La fondation interpelle les candidats aux municipales et les appelle à intégrer véritablement la question du mal-logement dans leurs programmes.

En s’inspirant des bonnes pratiques des collectivités pionnières en matière de politiques du logement et de l’action sociale, la fondation propose aux futurs élus locaux des pistes d’actions concrètes pour faire reculer le mal-logement sur leur territoire.

Dans ce rapport, elle rappelle les trois objectifs à poursuivre pour bâtir une politique du logement en réponse aux enjeux en matière d’habitat, d’action sociale et d’environnement :

  • « Un logement pour chacun » pour améliorer l’accès au logement
  • « Une ville pour tous » qui renvoie aux questions de la ségrégation urbaine, à la répartition spatiale du logement sociale et à la politique de renouvellement urbaine
  • « Une planète pour demain » qui traite la question des transitions écologique et énergétique

Ce chapitre présente ensuite, sous forme de fiches détaillées, quinze outils mobilisables par les communes et intercommunalités pour lutter contre la crise du logement :

  1. Reconnaître et respecter la Déclaration des droits de personnes sans abri
  2. Engager sa ville dans une démarche Logement d’abord
  3. Résorber un bidonville en relogeant plutôt qu’en expulsant
  4. Proposer de vrais logements aux personnes dites « Gens du voyage », sans discrimination
  5. Accueillir dignement les personnes migrantes : la ville refuge
  6. Faire la transparence sur les attributions de logements sociaux
  7. Rattraper son retard de quota Hlm de la loi SRU
  8. Mobiliser le parc privé à vocation sociale
  9. S’organiser efficacement contre l’habitat indigne
  10. Mettre en place un SLIME (Services locaux d’intervention pour la maîtrise de l’énergie) pour repérer la précarité énergétique
  11. Construire des projets ANRU avec les habitants
  12. Réussir la revitalisation des centres-villes
  13. Limiter les loyers les plus abusifs
  14. Des « organismes de foncier solidaire » pour accéder sans spéculer
  15. « Aller-vers » les personnes mal-logées pour lutter contre le non-recours aux droits


>> Pour aller plus loin

 

[1] Enquête Sans-Domicile 2012, Insee.

[2] Enquête Sans-Domicile 2012, Insee.

[3] Le taux de succès est le ratio entre le nombre de demandes satisfaites et le nombre de demandes actives sur une année

Publié le 05.02.2020
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(© photo : Ljubiša Danilović / Fondation Abbé Pierre)
25e rapport sur l'état du mal-logement en France 2020