"L’architecture : un acte de résistance et de partage"

Dans son discours de voeux pour l'année 2015, prononcé ce mercredi 14 janvier, Catherine Jacquot a affirmé que les architectes ont un engagement à prendre pour que l’architecture soit un acte de résistance et de partage. Elle a appelé à la mise en place d'une politique de l’architecture digne de sa responsabilité et de sa vocation. Elle a enfin annoncé que le mois de juin sera le mois de l'architecture avec notamment l'organisation des Universités d'été de l'architecture et des journées portes ouvertes des agences d'architecture

Discours de voeux 2015 de Catherine Jacquot :

 

Chers amis, chers architectes,

Le début de l’année 2015 aura été marqué par de terribles attentats contre des hommes et des femmes, parce qu’ils représentaient et défendaient la liberté d’expression, la liberté de penser, parce qu’ils croyaient autrement ou encore, simplement parce qu’ils étaient là.
Nous sommes tous profondément touchés et concernés par ce drame. Nous le sommes en tant que citoyens, nous le sommes aussi en tant qu’architectes.

L’architecture est un acte de culture et à ce titre, nous savons qu’elle est un acte de résistance.

L’architecture a une utilité publique et à ce titre, nous voudrions qu’elle soit un acte de partage.

Alors que le droit à un logement de qualité est une urgence pour la cohésion sociale,

Alors que l’architecture fait trop souvent figure d’exception culturelle,

Alors que les conditions d’exercice de notre profession sont gravement compromises,

Nous, architectes, avons un engagement à prendre pour que l’architecture soit un acte de résistance et de partage.

Notre mission est de bâtir, d’être partie prenante des évolutions culturelles, techniques, sociales et économiques de notre temps. C’est  dans un perpétuel ajustement et une stimulation continue entre formes, technique et économie que se construisent nos bâtiments et nos villes.

1-    L’architecture est un acte de résistance
Nous le vivons au jour le jour dans nos agences et toute l’histoire de l’architecture l’atteste : nous ne cessons de nous interroger depuis un siècle et demi sur le rôle de l’architecte et la place de l’architecture dans une société industrialisée où la technique est largement dominante et où la rentabilité a force de loi. 

Les architectes s’efforcent de résister,  parfois de façon démiurgique ou réactionnaire, mais aussi à l’avant-garde anticipant et accompagnant les mouvements sociaux et le progrès, parfois en frôlant l’utopie.

Au XIXème  siècle, Ruskin dans son apologie de la beauté, dénonce tous les progrès et la laideur du modernisme pour le plus grand profit du décor surajouté. Au XXème siècle Lewis Mumford, Sigfried Giedion ou Bruno Zevi façonnent une histoire de l’architecture avec la reconnaissance du primat de la machine sur l’activité humaine  mais exalte la fonction humaniste de l’architecture,  opposant une conception mécanique à une conception organique de l’univers dont Frank lloyd Wright sera l’épigone, la nature comme domaine de l’art contre la mécanisation répétitive et déshumanisée. Ne sommes nous jamais sortis de cette dichotomie ? 

Si l’invention stylistique de l’architecture organique ou historiciste est une forme de résistance, une autre voie a été suivie au XXème siècle par des architectes comme Tony Garnier, Walter Gropius et  le Bauhaus qui  utilisent la technique et l’industrialisation au service de la création architecturale. Plus près de nous,  les architectes Alvaro Siza ,  Francis Kéré  ou Bijoy Jain nous entrainent loin dans l’intégration sociale de l’architecture, ils explorent  les processus sociaux,  environnementaux  et économiques, là où sont les enjeux politiques et professionnels.

Dans la crise que nous vivons,  se croise le double effet  d’une crise culturelle et économique. Notre profession, au carrefour de ces enjeux, est certainement un exemple significatif des évolutions d’une société où local et global s’interpénètrent et s’opposent dans un effort drastique d’adaptation que notre pays et l’Europe doivent entreprendre et réussir.
Il est plus que jamais nécessaire que l’architecte agisse pour la sauvegarde de la dimension poétique de l’architecture, pour rester un auteur, et un activiste social, un instigateur d’expériences environnementales et culturelles.

2-    L’architecture sert l’utilité publique alors elle est un acte de partage avec les autres acteurs de la construction: Maitres d’ouvrage, bureau d’études, entreprises, mais aussi avec les élus et le public. 

Sans  partage de la culture architecturale, notre pleine capacité d’exercer est menacée :

Intégrée dans un processus complexe d’élaboration du cadre bâti, les conditions culturelles et économiques du projet d’architecture se construisent  à toutes les étapes,  du choix d’un site à la conception et à la réalisation du programme et ensuite tout au long de la vie patrimoniale du bâtiment.

L’architecture n’existe que dans certaines conditions :

Lorsque l’aménagement d’un espace public  est envisagé non comme un traitement du sol, un projet de voirie et réseaux mais comme un espace où l’urbanité est l’élément premier du programme,

Lorsque dans un plan local d’urbanisme,  la ville n’est pas un simple découpage de zones  fonctionnelles aux périmètres  cernés de voies automobiles, mais que l’on y insère les prémisses d’un véritable projet urbain susceptible d’appréhender  la complexité des fonctions urbaines.

Lorsqu’un logement n’est pas conçu uniquement en fonction de son prix de revient mais de l’usage et des besoins de ses habitants, de son insertion dans un système urbain et environnemental cohérent.
Lorsqu’une rénovation énergétique n’est pas uniquement une intervention technique, même obligatoirement prescrite par la loi, mais devient réhabilitation écologique, optimise confort et coût global.

Lorsque le choix de la maitrise d’œuvre ne se fait pas sur des critères économiques, mais  sur  références et compétences,  sur  la qualité du projet, dans le cadre de procédures qui  garantissent son indépendance.
Lorsque pendant la conception, les normes techniques et les  règles de construction ne contraignent  pas l’usage et la forme des bâtiments mais permettent  l’innovation technique et architecturale.

Ce sont ces conditions réunies (et d’autres encore) qui permettent que l’architecture se réalise et soit partagée par tous.

C’est pourquoi :
Je fais le vœu d’un enseignement de la culture architecturale et urbaine pour tous les enfants.

Je fais le vœu d’une nouvelle architecture vernaculaire, architecture du quotidien dont chaque citoyen avec les architectes, serait garant. Permis de construire simplifié prêt bonifié, primes d’assurances diminuées lorsqu’il est fait appel à un architecte, partenariat avec les artisans et les bureaux d’études, alliances avec les associations, tout ce qui permet à l’architecture d’être accessible à tous doit être renforcé.

Je fais le vœu que l’architecte puisse en toute indépendance développer  son rôle de conseil auprès des élus et des maitres d’ouvrage et spécifiquement auprès des particuliers. Le renforcement du rôle des CAUE est un enjeu important pour l’architecture  et sa diffusion sur les territoires.

Je fais le vœu qu’en Europe et à travers le monde,  la reconnaissance de l’utilité publique de l’architecture  passe dans les actes comme garantie de l’expression démocratique de la culture, pour le bien et le beau commun.

3-    L’architecture est un acte de culture, comment dès lors,  peut-elle le rester  face aux évolutions  des conditions d’exercice et de  la commande ?

 Les architectes exercent une profession réglementée et n’en tirent aucun privilège particulier.

En revanche,  ils ont l’injonction de la qualité sans en avoir toujours les moyens : avec des honoraires au rabais, des normes et règles  abusivement contraignantes, avec une mission restreinte au permis de construire  ou en quasi sous-traitance dans le cadre d’un contrat global, ils pourront difficilement concevoir et réaliser un projet de qualité.

En 2014, l’appel à projet innovants sur une vingtaine de sites lancé par la ville de Paris, la fondation Vuitton, la fondation Pathé,  les grandes opérations d’aménagement des métropoles comme  le projet de Paris Saclay qui est un des plus important d’Europe, à Lyon ou Bordeaux,  l’argent privé est sollicité pour construire la ville de demain.

La ville ne peut devenir un champ ouvert à la spéculation et aux seuls intérêts privés,  l’intérêt général sera préservé si l’Etat et les collectivités territoriales édictent les règles qui encadrent ses nouvelles pratiques. Les territoires « non rentables » ruraux ou loin des métropoles et de l’activité risquent également d’être délaissés. C’est là aussi le rôle de l’Etat de garantir l’équité des territoires.

Je fais le vœu d’une commande publique revivifiée ouverte à tous les architectes, une commande publique où la maitrise d’ouvrage prend toutes ses responsabilités. Nous aurons cette année à  défendre  le concours obligatoire contre la généralisation des contrats globaux mais  nous voulons plus ! Nous voulons des missions augmentées, adaptées à la réalité de notre travail et aux nouveaux outils de la conception.

Je fais le vœu d’un encadrement de la commande privée qui garantisse  l’intérêt public de la création architecturale : la mise en place de règles pour les consultations lancées par les collectivités territoriales auprès d’aménageurs et de promoteurs privés qui définissent  le processus de choix de la maitrise d’œuvre et  le contenu des missions.

Enfin, il faut allier culture et entreprise souvent antinomiques dans l’esprit de beaucoup d’élus et de gouvernants. L’architecture est un acte de culture et pour le rester, nous devons résolument affirmer que culture et entreprise sont non seulement compatibles  mais nécessairement liées, si  l’on veut développer l’innovation et soutenir une architecture de qualité.

Je fais le vœu d’un renforcement de la viabilité économique de nos entreprises d’architecture, en élargissant le champ de nos compétences par la formation initiale et continue et en élargissant le champ de la  commande aux domaines de la réhabilitation, de l’urbanisme avec la mise en place du nouvel outil qu’est la maquette numérique.

Je fais le vœu d’un enseignement initial résolument orienté vers la diversité des métiers et des compétences, d’un rapprochement avec les écoles d’ingénieurs pour une meilleure coopération de nos métiers.

Il  faut une profession forte engagée dans les combats économiques et politiques avec une représentation professionnelle renouvelée  efficace et démocratique. La réforme de l’institution est  une réforme  importante. Avec la réforme territoriale, la décentralisation franchit une nouvelle étape  au profit des grands pôles régionaux et des métropoles. Intimement liée à cette réforme, celle de l’Institution sera l’un de nos grands chantiers de 2015.

Je fais le vœu d’un renouveau de notre représentation professionnelle, capable d’organiser une représentation démocratique des architectes et capable de se fédérer autour d’une politique unitaire et cohérente.

4-    Une politique de l’architecture est à mettre en place
Nous appelons une politique de l’architecture digne de sa responsabilité et de sa vocation, une politique qui  embarque l’architecture avec  la politique de la ville et du logement, de l’aménagement urbain et des territoires,  avec la politique de l’environnement dans un ensemble cohérent pour construire plus et mieux. Une politique qui  permette aux architectes d’exercer leur métier dans toute ses dimensions : culturelle et technique, qui permette l’innovation et libère la création.

Nous réhabilitons le patrimoine d’hier et construisons celui de demain, pour l’économie du pays nous ne devons  rien abandonner de nos missions.

Je fais le vœu de la création d’une délégation interministérielle à l’architecture.

La Ministre de la Culture a annoncé  « une Stratégie Nationale  pour l’Architecture » et  la promulgation d’une loi « création, architecture et  patrimoine ».  La stratégie nationale et la loi, pour les mesures qui en relèvent, intègreraient  les propositions du rapport Bloche. Nous voulons participer activement à cette démarche et nous avons d’ores et déjà fait des propositions en nous appuyant sur le travail accompli par le conseil national et par les conseils régionaux. C’est un travail qui se poursuivra avec toutes les organisations professionnelles d’architectes.

En 2015, le mois de juin sera architectural :
-     Les architectes  ouvriront  les portes de leurs agences, de leurs chantiers les 12 et 13 juin ;
-    concomitamment les 5 et 6 juin et 12 et 13 Juin, auront lieu les journées à Vivre.
-    Avant de prendre son rythme biannuel en alternance avec les 24h d’architecture,  nous donnerons la parole à tous les architectes, à tous les acteurs du cadre bâti, aux élus dans le cadre des Universités d’Eté de l’Architecture pour approfondir notre réflexion  sur les mutations de notre profession  et de son exercice en France et en Europe, en miroir avec les évolutions de la société. A Lyon, le 26 juin 2015 se tiendra la journée de clôture des Universités.
-    Dans de nombreuses régions, des manifestations d’architecture se dérouleront durant le mois de Juin.
-    Enfin,  En 2015, dans quelques mois, chacun pourra  utiliser internet pour géolocaliser les architectes  sur le site » Architectes pour tous ».
2015 sera une année d’élections départementales et régionales qui prennent une importance particulière dans le contexte de la réforme territoriale, là aussi les architectes seront présents et s’organisent avec l’association «architecte élu local » que nous soutenons dans sa démarche.

Une intégration économique et sociale plus profonde est à construire avec nos partenaires, avec les élus, les habitants, avec notre ministère,  pour la démocratie de l’architecture. C’est un enjeu vital pour l’architecture et les architectes mais aussi pour tous les citoyens, car l’architecture, acte de culture et de résistance, est  un enjeu de la démocratie.

Alors à nos crayons pour une architecture libre expression de la culture.

Catherine Jacquot
14 janvier 2015

 

Publié le 14.01.2015
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