L'ARCHITECTURE AU SERVICE D'UNE IDENTITÉ RÉGIONALE ?

Voilà une question qui taraude, hors les questions économiques centrales, les habitants et les élus régionaux : elle convoque l’existence d’une identité – ou d’identités – culturelle(s) spécifique(s) à la région. Trouve-t-on des constantes qui fondent l’identité ? . Permanence . Reconnaissance du même . Différence au sein d’un même corpus culturel . Appartenance à un ensemble identifiable par ses composantes. Trouve-t-on ces éléments de structure dans l’identité de la Région PACA ? Ces éléments, s’ils existent, ont-ils traversé l’histoire, la géographie et les morphologies différentes de notre territoire, de Menton aux Saintes-Maries-de-la-Mer, de Marseille à Gap, de Nice à Avignon ? L’identité culturelle se construit dans l’histoire et sur un territoire cohérent. De quelle cohérence s’agit-il ? Il ne s’agit pas de déterminer les composantes d’une nation, mais le cœur d’une identité culturelle en phase avec laquelle on tente d’analyser comment construire l’architecture. L’identité culturelle bas-alpine est-elle commune à l’identité culturelle azuréenne, qui n’est pas soluble dans l’identité provençale ? Les territoires hébergent des identités mitoyennes et fortes ne comportant souvent que peu de porosité. Le niçois (la langue) emprunte plus au piémontais qu’il ne s’ancre dans le provençal.
Le 06 juin 2016

Tout concourt à repérer des identités en Région PACA plutôt qu’une identité.
Quel est le but de cette quête d’identité culturelle au service de laquelle l’architecture est invitée à se placer ? Comme les civilisations, les styles se développent sur les territoires en phase avec la topographie, le relief, le climat… Il y a des styles dominants, des styles marginaux, voire confidentiels…
 

Quel est celui qui émerge en PACA ?

C’est le style néo-provençal, qui, au prétexte d’entrer en symbiose avec le territoire de la Provence élargie, a évolué avec les techniques au fil de l’histoire récente (depuis le XIXe siècle) pour devenir – comme presque tous les styles régionaux – une caricature de ce qu’il fut. Désincarné, sans identité, sinon au travers du travestissement de signes ostentatoires : génoises, tuiles de terre cuite, enduits rustiques épais, balustres…

Les constructions des maisons individuelles (étrangères aux architectes à plus de 95 %) se sont parées de ces atours pour séduire les candidats à l’accession à la propriété, sortant des immeubles urbains comme certains sont autrefois sortis des cavernes pour vivre non plus dans la nature, mais dans des lotissements.
Au XIXe siècle l’on aurait ainsi pu croire vivre dans un mas ou sur une grande propriété. Si la nostalgie du passé et le fantasme de la liberté ont construit le désir du style néo-provençal, l’économie a fait le reste. L’a culture porte, dans ce processus dévastateur de la Région PACA, du littoral à l’arrière-pays, la coresponsabilité du tartinage de nos territoires.
 

Identité culturelle et
Identité architecturale… lesquelles ?

Comme les grands ensembles ne sont pas la modernité incarnée, les pavillons néo-provençaux sur les parcelles à 500 ou 250 M2 ne sont pas l’architecture ni l’urbanisme d’essence régionale traditionnelle. L’a culture s’est développée sur le clivage tradition/modernité où ni l’un n’est la tradition, ni l’autre la modernité.

Alors, après ce constat de la faillite consommée des sillons identitaires comme traces à suivre… comment repérer, identifier, faire émerger une identité régionale forte… où la chercher et comment la développer pour éviter de renouveler ou de reproduire le désastre territorial actuel ?

Il ne faut pas chercher les signes comme vecteurs d’une identité forte de notre Région, mais bien plutôt ses matières, ses matériaux, jusqu’à sa lumière comme composants de l’identité du paysage, du grand paysage, de la Méditerranée tragique sous sa lumière crue, aux paysages secs et escarpés des Alpes-de-Haute-Provence avec ses pierres sèches et blanches tracées par Giono. Le monde a changé depuis le XIXe siècle, la modernité nous a donné des techniques nouvelles, l’art contemporain a modifié notre regard sur le territoire, la ville et la politique.

Remettre l’architecture – et donc les architectes – au service d’une identité régionale forte, c’est en premier lieu identifier, comprendre les territoires où elle s’installe, ensuite c’est puiser dans ces territoires les matériaux (la pierre, la terre, la lumière, le végétal) qui les occupent pour composer avec eux l’architecture.

Les pierres sèches du Lubéron, pour donner un exemple, composées avec le bois d’ici peuvent produire une architecture contemporaine ancrée dans le paysage… Les murs de soutènement en pierre rejointoyées qui tiennent et soulignent le relief de la Côte d’Azur signent la singularité du paysage balnéaire : il faut construire avec eux des ouvrages d’art et d’infrastructures ainsi qu’avec les bougainvilliers qui les recouvrent.

La modernité n’attend que cela pour composer durablement nos territoires… des ouvrages dans le site où les constructions donneront l’impression d’appartenir au paysage, de le recomposer, et non pas de le découper en lanières sur lesquelles des maisons néo-provençales auront été jetées comme des poignées de clous. Une valeur ajoutée au paysage et non pas une valeur dégradée.

Pour avancer dans ce sens, il est nécessaire que la culture architecturale et urbaine - on y revient sans relâche - soit stimulée par la sensibilisation des plus jeunes, dès l’école, dès la maternelle même, par le développement des savoirs, de l’esprit critique et de l’exigence de qualité chez les donneurs d’ordre de demain, les usagers, les maîtres d’ouvrage, les citoyens. C’est un projet culturel et politique à développer ici et maintenant : un projet identitaire pour… tous.

Publié le 06.06.2016 Par JEAN-PAUL CASSULO, PRÉSIDENT DU CONSEIL RÉGIONAL DE L'ORDRE DES ARCHITECTES PROVENCE-ALPES-CÔTE D'AZUR
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