L’appel à projets urbains innovants à Paris : un parfum de provocation

"Qu’arrive-t-il aujourd’hui à Paris ?" se demande Catherine Jacquot dans une tribune parue dans Le Moniteur, à propos de l’appel à projets "Réinventer Paris". Lancé par la mairie, celui-ci se dispense en effet d'établir un cadre pour définir la place des intervenants, leur relations contractuelles, ainsi que des règles de transparence et d’indépendance à respecter pour la maîtrise d’œuvre.

"Qu’arrive-t-il aujourd’hui à Paris ?" se demande Catherine Jacquot dans une tribune parue dans Le Moniteur, sur l’appel à projets « Réinventer Paris » lancé par la mairie et qui porte sur le réaménagement "innovant" de 23 sites dans la capitale. Cet appel se dispense en effet d'établir un cadre pour définir la place des intervenants, leur relations contractuelles, et d'établir des règles de transparence et d’indépendance à respecter pour la maîtrise d’œuvre.

 

"Nous avons l’opportunité, avec l’émergence des métropoles et la réforme des territoires en cours, de mettre en place un urbanisme rénové, concerté et responsable qui permettra de reconstruire la ville sur elle-même, de réhabiliter les bâtiments, d’aménager les espaces publics pour rétablir les continuités qui ont été brisées entre les périphéries et les centres-villes, entre les quartiers défavorisés et le riche cœur de la métropole

Paris est au centre d’une région où l’urgence première est de lutter contre la relégation sociale et urbaine. Pour enrayer le mouvement centrifuge qui repousse toujours plus loin les populations les plus défavorisées, la maire de Paris a réaffirmé la volonté de construire 10000 logements à Paris pendant la durée de son mandat avec une importante proportion de logements sociaux.
 
Paris vertueuse

Pour atteindre les objectifs de qualité architecturale, urbaine et environnementale que la Ville de Paris se fixe, pour favoriser l’innovation dans tous les domaines de la construction, il convient de mettre en place une stratégie de projet qui permette à tous les acteurs de la chaîne de fabrication de la ville d’exprimer pleinement leur compétence et leur talent.

La Ville de Paris a durant de nombreuses années été à cet égard, exemplaire. Des procédures vertueuses ont ainsi été mises en œuvre pour construire de nouveaux quartiers et des projets architecturaux de qualité. Des moyens humains et financiers importants ont été mis au service d’aménagements urbains de grande qualité et d’une architecture digne de son histoire.

Paris « venderesse »

Qu’arrive-t-il aujourd’hui à Paris ? Alors que la municipalité, avec la compétence de ses services a toujours porté haut le désir d’architecture, alors que Paris a toujours su imposer l’intérêt public de l’aménagement urbain avec les aménageurs, les bailleurs sociaux et les promoteurs privés, voilà que Paris lance un appel à projets urbains innovants sur 23 sites qui se présente, en réalité sous la forme d’un appel d’offres pour promoteurs privés.

La Ville de Paris devient « venderesse » et demande aux promoteurs de proposer le meilleur projet, le plus innovant, au meilleur prix. Pour simplifier les procédures, il n’est pas question ici, d’organiser des concours d’architecture dans le cadre du code des marchés publics. A charge pour les promoteurs de choisir les architectes, à charge pour les architectes de solliciter les promoteurs !
 
Paris provocatrice

Dans le dossier de consultation, pas de programme, aucun cahier des charges pour établir les règles entre promoteurs et maîtrise d’œuvre qui garantissent au moins un contrat, une rémunération de prestations : Non, chers architectes, vous devez juste être innovants et « vous faire plaisir ». La ville ne souhaite pas se mêler des relations privées entre maîtrise d’ouvrage et maîtrise d’œuvre, c’est aux équipes de s’accorder « sur les conditions financières d’implication de chacun des membres ».

En cette période où la profession des architectes est en grande difficulté, où elle subit une profonde crise économique, où la diminution de la commande met en péril bien des agences, cet appel à projets innovants a un parfum de provocation qui a fait réagir nombre d’architectes.

Paris désengagée

La Ville de Paris ne peut ainsi se désengager de l’intérêt public d’une opération urbaine et architecturale et, au nom de la simplification, jeter dans l’arène les acteurs de la construction autour de sites parisiens en leur imposant de régler entre eux leurs relations contractuelles.

Je le dis simplement : les architectes et la maîtrise d’œuvre, privés de moyens, ne sont pas de taille sans la puissance publique à défendre l’intérêt public de l’architecture et de l’urbanisme face aux autres acteurs de la construction.

C’est pourquoi la loi MOP a été mise en place dont les procédures vertueuses garantissent l’indépendance de la maîtrise d’œuvre et la transparence des relations entre maîtrise d’ouvrage et maîtrise d’œuvre. Lorsqu’une ville ne respecte pas ces règles, elle ne se dédouane pas de sa responsabilité vis-à-vis de la loi de 1977 sur l’architecture qui proclame l’intérêt public de la création architecturale et du cadre bâti. La qualité du cadre bâti est un bien commun qui appartient à chaque citoyen ; l’urbanisme comme l’architecture sont d’utilité publique.

Paris privatisée

La dégradation des conditions d’exercice des architectes et des modalités de la commande publique ne sont pas sans conséquence. Elle est la première étape d’un processus de privatisation de la fabrication de la ville dans lequel la puissance publique vend et achète sans se soucier des moyens mis en œuvre pour atteindre les objectifs fixés dans un programme à peine ébauché.

Nous devons ensemble inventer les modes de fabrication de la ville de demain qui, du choix du site, à l’élaboration du programme jusqu’à la réalisation du projet, requiert l’implication de la puissance publique pour définir le rôle et la place de chaque acteur tout au long du projet.

C’est pourquoi, l’Ordre des architectes demande qu’à l’occasion d’appels à projet lancés par les collectivités territoriales en dehors du code des marchés publics, soient mises en place des règles qui définissent clairement la place des intervenants, des règles de concurrence, de transparence et d’indépendance à respecter pour la maîtrise d’œuvre du projet urbain et architectural.

L’aménagement urbain et l’architecture sont des actes de citoyenneté, réaffirmons l’utilité publique de l’architecture."

Catherine Jacquot,
Présidente du Conseil national de l'Ordre des architectes

NB. Cette tribune a été initialement publiée par le Moniteur, qui reproduit également la réponse de Jean-Louis Missika, adjoint en charge de l'urbanisme à la Maire de Paris

 

Publié le 18.02.2015 - Modifié le 07.03.2016
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L’immeuble Morland, 4°ardt, l'un des sites emblématiques de la consultation. source : www.reinventer.paris