Emmanuel Macron : l’architecture est « l’art le plus politique de tous »

Le président de la République a reçu à l’Elysée, vendredi 24 mai, de nombreuses personnalités du monde de l’architecture, à l’occasion de la remise du Pritzker Prize 2019. Emmanuel Macron a présenté dans son discours sa vision de l’architecture, il est revenu sur la reconstruction de Notre-Dame, et a aussi évoqué les « espaces inhabitables » et les fractures territoriales. Souhaitant transformer en actes la volonté exprimée dans ce discours, le président du Conseil national a sollicité un rendez-vous auprès d'E. Macron.
Le 28 mai 2019
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Devant de nombreux architectes architectes français et étrangers, Emmanuel Macron a rendu hommage à l’architecte japonais Arata Isozaki, Pritzker Prize 2019, qui n’a jamais conçu de projets en France.


A cette occasion, il a aussi abordé d’autres sujets et notamment proposé sa vision du rôle de l’architecture et de l’architecte, au centre de la cité :

« Être architecte c’est être celui ou celle qui décide d’organiser la vie dans la cité »
« Toutes et tous ici, vous êtes de ceux qui conçoivent et façonnent notre monde, qui lui donnent son visage contemporain, qui inventent les modes de vie d’aujourd’hui, de demain, nos façons d’occuper l’espace, d’habiter les lieux, d’y vivre ensemble. En un mot, d’être au monde, car vous créez des œuvres qui ont ceci de particulier que ce ne sont pas seulement des créations que l’on contemple, mais ce sont bien des œuvres vécues, parfois d’ailleurs qui se transforment avec les usages, que l’on traverse, que l’on habite, dans lesquels on s’instruit, on travaille, on se rencontre, qui peuvent conduire à redécouvrir des lieux auxquels on s’était habitué, où l’on se meut et s’émeut. Et donc, concevoir des espaces de vie au croisement des contraintes géographiques, économiques et techniques, tout à la fois en ingénieur, en artistes et en citoyens ; créer des lieux qui nous inspirent, qui nous aident à travailler, à penser, à nous rassembler. Je crois qu’il n’y a pas beaucoup d’art qui soient plus politique que le vôtre au sens le plus strict du terme. Être architecte c’est être celui ou celle qui décide d’organiser la vie dans la cité, celui qui fait de la politique au sens le plus trivial du terme, celui qui essaie d’en définir les règles. Quand les règles ne correspondent pas aux lieux, les difficultés sont là. Quand les lieux ne correspondent plus aux règles ou aux usages, le malheur peut s’installer. Et c’est pourquoi votre art est sans doute le plus fondamental et le plus politique de tous. Il répond certes à une nécessité ou à une utilité, il remplit une fonction, mais il doit en même temps à chaque fois aussi apporter sa vision d’une organisation de la société, de ce vivre en commun, de cet autre monde que j’évoquais. Et c’est la manifestation la plus visible, la plus matérielle et la plus accessible de notre art et de notre culture. C’est un art dans lequel on vit et qu’on ne déplace pas. Parce que l’architecture, c’est l’histoire humaine telle qu’elle s’écrit en pierre et en bois, en marbre et en fer, en acier et en verre, peut-être en terre et en paille demain, c’est ce dialogue des temps qui s’écrit dans l’espace et c’est, je dirais, aussi une manière pour nous non seulement d’être dans l’espace, mais dans notre rapport au temps. L’architecture d’un pays, c’est le palimpseste de son histoire. Et pour les nations que nous sommes, c’est faire avec un espace qui est déjà occupé par une architecture existante sauf rares occasions, par des usages déjà existants, par des lieux déjà existants qu’ils soient heureux ou brisés. Et donc, c’est malgré tout toujours quelque chose à voir avec le contemporain le plus extrême et la sédimentation des siècles. Et on y lit à livre ouvert notre passé, notre identité et c’est ce qui nous impose aussi une certaine humilité, nous rappelle que nous appartenons à une grande chaîne humaine qui tente de génération en génération de faire du monde un lieu qu’il est bon d’habiter. »


Emmanuel Macron a également profité de cette occasion pour aborder le projet de reconstruction de Notre-Dame, source de plusieurs critiques :

« Oui, sous cinq ans, Notre-Dame sera restaurée, sa charpente et son toit reconstitués parce que nous avons les connaissances, les techniques, les savoir-faire qui le permettent »
« Je sais que beaucoup se sont inquiétés de ma décision d’abord de réaliser ces travaux dans un calendrier serré, volontariste. Et je l’assume pleinement. Et cette décision n’a reposé sur aucune analyse détaillée ni aucune forme d’expertise, et je l’assume totalement. C’était d’abord une volonté, parce que je crois très profondément qu’à la base de toute décision de faire et pour pouvoir faire, il faut une volonté. Il faut qu’elle soit raisonnable, atteignable. (..) nous devons faire confiance aux bâtisseurs d’aujourd’hui et nous devons nous faire confiance. Bien souvent, on se réfugie derrière les textes et les règlements parce que c’est le cache-sexe de la défiance. Mais si les bonnes personnes qui savent sont là pour le faire, les meilleurs seront mobilisés. (…) Et donc oui, sous cinq ans, Notre-Dame sera restaurée, sa charpente et son toit reconstitués parce que nous avons les connaissances, les techniques, les savoir-faire qui le permettent.
(…) nous construirons Notre-Dame plus belle encore en repensant ses abords : le parvis, le square Jean XXIII, la promenade du flanc sud de l’Ile-de-la-Cité, dans un dialogue constant, notamment avec le clergé et la Ville de Paris et en nous appuyant sur les travaux qui ont été réalisés il y a maintenant plus de deux ans par plusieurs ici présents, et en lui redonnant une flèche. Mon représentant spécial sur ce dossier, le général Georgelin, et le ministre de la Culture, que je remercie de son investissement sans faille sur ce dossier depuis le 15 avril, y veilleront. C’est dans cet esprit et en élargissant le projet que nous conduirons cette entreprise.
Cette cathédrale de tous ne doit pas devenir l’édifice d’un seul. Aussi je souhaite que dans le cadre du concours international se constituent des groupes de talents, rassemblant tout à la fois architectes contemporains et architectes des Monuments historiques, artistes et chercheurs, historiens et sociologues, des personnalités pleines d’expériences et des plus jeunes pleins de promesses aussi. »


Son discours a réservé un développement important sur les fractures territoriales dont souffre la France et la crise des gilets jaunes qui lui est liée :

« Ce que nous avons eu à vivre, c’est les conséquences d’un monde devenu inhabitable »
« Quand je regarde ce qui a traversé la France ces derniers mois et ce qui continuera de nous traverser pendant des années et des décennies et ce qui traverse beaucoup de démocraties, c’est au fond le caractère inhabitable du monde qui est le nôtre. Bien souvent, nous avons construit notre espace sans penser notre espace. Et il s’est construit comme à tâtons par des choix directs ou indirects. Et les vingt dernières années ont conduit à ce que de plus en plus de gens aillent dans les métropoles, que l’insécurité s’installe dans des espaces qui se dépeuplaient. Et puis on a construit, parce que c’était les choix du moment des espaces urbains un peu denses, moins que dans d’autres pays, et puis des lotissements. On a créé ces extensions de part et d’autre. Le goût a ensuite été à la consommation du grand public, alors on a créé ces balafres que sont les structures commerciales ou logistiques à l’orée de ces villes. On a déserté nos centres-villes. Nous avons progressivement détricoté l’espace habitable et nous avons installé dans notre nation trop souvent le "laid", en tout cas la solitude et nous avons créé un quotidien dont nous n’avons ni conçu les termes ni pensé toutes les conséquences. Ce que nous avons eu à vivre, c’est les conséquences d’un monde devenu inhabitable. C’est la vie quotidienne de celui qu’on a progressivement poussé à 40km de l’endroit où il travaille sans transports en commun et qui n’a pas d’autre solution que de prendre le véhicule de plus en plus cher, de payer une essence de plus en plus chère, etc. Et donc, dans ce qu’on a appelé cette fracture sociale et territoriale, il faut repenser la manière d’habiter notre espace et de le composer. »


Il a abordé enfin le défi climatique :

« La ville ainsi construite, l’habitat ainsi pensé, sont de moins en moins adaptés à ce monde qui se réchauffe, à ces usages qui changent »
« Mais le deuxième défi contemporain que certains ont voulu parfois opposer, c’est cette angoisse que notre jeunesse a encore dite ce matin en défilant dans les rues d’Europe. L’angoisse climatique. Et si le monde est de moins en moins habitable pour elle, c’est parce qu’il lui semble que nos comportements, notre organisation ne permettent plus de faire face aux défis climatiques, conduisent à les entretenir, à les aggraver, parce qu’on ne lui apporte pas dans son quotidien les solutions pour le vivre et que la ville ainsi construite, l’habitat ainsi pensé, sont de moins en moins adaptés à ce monde qui se réchauffe, à ces usages qui changent. Et on le voit bien. Les deux principaux défis que nous avons à vivre, avec lesquels nous avons à composer, auxquels on essaie de répondre par des règles, des nouvelles normes des changements d’habitudes, c’est cette nécessité de rendre à nouveau notre monde habitable et respectueux de l’avenir. Le cœur du défi politique qui est le nôtre, il est architectural, il est de rebâtir et réorganiser la vie ensemble différemment et de repenser ces espaces pour recréer de la cohésion, de les refaire beaux pour chacun et de permettre de se déplacer, de vivre différemment dans cet espace ainsi repensé. »

 

Denis Dessus, président du Conseil national de l’Ordre était présent lors de cette réception et a écrit, dans son prolongement, à Emmanuel Macron pour solliciter un rendez-vous afin d'aborder les actions pouvant traduire la volonté exprimée par le président de la République.


>> Voir le discours compet d’Emmanuel Macron sur le site de l’Elysée

>> Lire le courrier de Denis Dessus à Emmanuel Macron

Publié le 28.05.2019
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(Elysee.fr)
Déclaration d'Emmanuel Macrton à l’occasion du Prix Pritzker d’architecture 2019