"Conforter la politique publique de l’architecture et agir pour l’évolution de notre profession"

Catherine Jacquot, présidente du Conseil national de l'Ordre des architectes, présentait mercredi 12 janvier ses voeux pour l'année 2016. Voici son discours.
Le 14 janvier 2016
Carte de voeux 2016

 

 

Sous le joug conjugué de la crise économique et de la violence des attentats, 2015 aura été une année difficile. Le mal-être peut fracturer la société et ébranler le creuset de mixité qu’est la France. Pour ce qui nous concerne, agir pour l’architecture, expression de la culture, est une manière de résister.

Une autre menace est là, celle que fait peser le réchauffement climatique sur les générations futures. Il est vital de le contenir à deux degrés d’ici la fin du siècle, si l’on ne veut pas voir des catastrophes humaines et naturelles s’abattre sur notre terre. Il y a heureusement quelques raisons d’espérer avec l’immense prise de conscience  des 195 pays réunis à Paris pour la COP21. Face au danger que peut représenter l’activité humaine pour notre planète, notre habitat, ils ont signé l’accord unanime de s’engager dans une autre voie de développement.

Ces événements nous font pénétrer de façon brutale dans le XXI ème siècle.

La France prend ses responsabilités face à la menace climatique avec la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte. Elle définit une politique nationale dans laquelle la rénovation du parc immobilier, l’éco conception des bâtiments neufs et un aménagement responsable des territoires tiennent une place déterminante. L’approvisionnement en énergie des bâtiments, la réduction de l’émission des gaz à effet de serre, le recyclage des matériaux et des déchets vont être des éléments importants du programme des bâtiments et des quartiers, et une composante essentielle de leur conception. La loi fixe l’objectif de diviser par deux la consommation globale d’énergie d’ici 2050, et impose ainsi à toute la filière du bâtiment, l’injonction d’évoluer.

Nous rentrons dans une nouvelle ère économique : écologique et numérique qui ne sera pas nécessairement moins féroce que celle de l’ère industrielle. La construction a un long chemin à faire pour s’y intégrer. L’architecture en est une partie active car avec l’équipe de maitrise d’œuvre, elle est doublement prescriptrice, technique quand elle définit des modes constructifs, des matériaux et leur mise en œuvre, et culturelle quand elle crée des espaces selon les usages et permet leur évolution.

Les architectes ont la responsabilité que leur confère la transversalité de leurs missions.

L’enjeu pour l’avenir des architectes de contribuer à ce changement de paradigme dans la conception des bâtiments, des villes et dans l’aménagement des territoires, est considérable.

Je souhaite qu’avec imagination et compétence nous nous y engagions en 2016 !

 

Nous avons conscience de la nécessité de faire évoluer notre profession.

Anticiper l’évolution de notre profession, nous préparer face aux mutations de la société et de l’économie, était un thème des universités d’été d’architecture à Lyon. Sur ce sujet, de nombreuses contributions reçues montrent le dilemme de l’architecte entre deux tendances fortes. Il y a d’une part le désir de mieux répondre à la demande des maitres d’ouvrage (ou des clients) par une organisation différente de la profession avec des agences regroupant davantage de compétences et donnant une nouvelle définition de l’indépendance de l’architecte, et d’autre part la volonté de préserver ce qui fait la valeur de notre travail, l’intime conception, la créativité de l’architecte, par une protection et une meilleure reconnaissance de notre profession.

Une tension existe entre ceux qui tiennent l’économie et ses nécessités comme le moteur de l’évolution de la profession et ceux qui s’en réfèrent à l’Etat et à la politique publique pour garantir la qualité architecturale en protégeant la profession d’une libéralisation qui engendre baisse des rémunérations et marchandisation de nos missions. Cette tension caractérise nos exercices depuis maintenant de nombreuses années et a fait l’objet de nombreux débats qui ne sont pas toujours favorables à l’image de l’architecte auprès du public.

L’économie n’est pas un tabou, elle est outil de la culture si nous l’utilisons à bon escient. Depuis toujours nous concevons des projets dans un cadre économique précis, le logement social par exemple est une excellente école de l’optimisation qu’un architecte peut réaliser entre la qualité du projet et un coût maitrisé.

La qualité de la conception est le premier atout pour l’économie du projet aussi bien du point de l’économie environnementale, que sociale et financière.

 

Tirons parti de ces deux tendances prospectives pour définir une profession moderne insérée dans un contexte économique  et mondialisé radicalement différent de celui que nous avons connu il y a 30 ou 40 ans et participons par nos propositions à l’élaboration d’une politique publique de l’architecture qui dans le contexte culturel français est nécessaire pour un cadre de vie de qualité.

 

1 Pour conforter la politique publique de l’architecture

Des chantiers sont engagés que nous devons mener à terme avec le ministère de la Culture, avec les élus de l’assemblée nationale et du Sénat.

La stratégie nationale pour l’architecture dont les propositions verront leur application en 2016 est issue d’un travail collectif et du rapport sur la création architecturale unanimement salué par les architectes, écrit par Patrick Bloche, député de Paris.

En droite ligne également, la loi relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine dite loi CAP,  sera votée  en 2016. Trente huit ans après la loi sur l’architecture, elle représente une avancée significative pour que la qualité architecturale dans les constructions du quotidien s’accroisse. Elle étend le champ d’intervention de l’architecte dans l’acte de bâtir là où il est grandement nécessaire d’intervenir : dans les périphéries des villes et des bourgs, dans la construction des maisons individuelles. Elle promeut l’expérimentation. De plus, la loi diminue la césure préjudiciable entre patrimoine et architecture contemporaine en instituant un label spécifique au patrimoine récent.

Elle inscrit le concours d’architecture  dans la loi.

Votée en première lecture à l’assemblée nationale, nous espérons aller plus loin en seconde lecture avec toujours l’objectif de renforcer la place de l’architecture dans la construction, en marchés publics et privés.

Une de nos propositions est de permettre aux autorités décentralisées, si elles en ont la volonté, d’inscrire dans les documents d’urbanisme (PLUI) une intervention élargie de l’architecte. Sur certains  territoires, serait instaurer un permis  déclaratif ou un seuil d’intervention de l’architecte inférieurs aux seuils nationaux.

Laisser aux élus l’initiative d’une intervention plus large de l’architecte me semble approprié à notre temps en privilégiant la pédagogie sur l’obligation.

En cours également le décret sur la commande publique, suite de l’ordonnance de transposition de la directive européenne sur les marchés publics votée en 2015. Dès avril 2016, un  nouveau code de la commande publique qui unifie et simplifie les procédures va être mis en place. Nous avons pu faire largement évoluer le premier texte qui ne prenait pas en compte les spécificités des marchés de maitrise d’œuvre. Ainsi nous avons « sauvé »  le concours d’architecture qui reste la clé de voute de la commande publique en architecture, nous avons réussi à garder les contrats globaux dans le cadre de la loi MOP. Clairement, dans ces échanges difficiles avec le ministère des finances, nous avons vu s’affronter deux conceptions : l’une qui au nom de la qualité architecturale et de l’intérêt général refuse que la prestation intellectuelle soit traitée au plus offrant économique et l’autre qui au nom de l’intérêt général également , se place du côté de l’acheteur, en le laissant libre de disposer des outils que met à sa disposition le code, de l’appel d’offre pur et simple à l’introduction de critères qualitatifs dans une procédure négociée. Ainsi les procédures adaptées pour les marchés publics au- dessous des seuils européens,  ne sont pas définis comme des procédures spécifiques et encadrées.

Si nous ne parvenons pas à faire modifier cette disposition, nous aurons plus que jamais à informer les élus et les services des collectivités pour promouvoir la qualité architecturale sur les territoires.

 

2 Des lois, des décrets, votés en 2015 et 2016 vont influer de manière durable sur notre exercice professionnel. Ces textes qui sont plus ou moins favorables à l’architecture ne nous exonèrent pas de réfléchir et agir pour l’évolution de notre profession et cela avec un réel effort d’adaptation aux exigences de la société envers les architectes.

  • La diminution drastique des fonds publics et de l’engagement de l’Etat avec la privatisation croissante des financements pour la construction des grands projets transforment la commande. Nos maitres d’ouvrage sont dorénavant souvent de grandes entreprises privées que ce soit pour construire des logements et des bureaux ou des quartiers entiers de ville.

Les évolutions de l’urbanisme vont clairement vers un urbanisme de concertation dans lequel le projet prend une place prépondérante par rapport au règlement, une intervention systématique de l’architecte et des concepteurs, urbanistes et paysagistes lors de l’élaboration des documents d’urbanisme est nécessaire. Les exigences d’un aménagement durable, la mise en place de territoires à énergie positive, l’urgence de construire des logements, la décentralisation de la gestion du patrimoine impose aux collectivités locales le recours à une ingénierie urbaine, architecturale et paysagère compétente.

  • La complexité de nos missions, chaque jour le montre, s’accroit, les normes, labels et autres certifications sont en constante augmentation, l’obtention d’un permis de construire est bien plus qu’une simple démarche administrative.

La demande des maitres d’ouvrage est grande pour une offre globale sécurisée du point de vue des délais et des coûts. Les exigences de compétences techniques, juridiques, économiques augmentent sans cesse.

  • On parle de maquette et de carnet numérique du bâtiment, un suivi du bâtiment tout au long de sa vie. Cette irruption de la longue durée non pas seulement du point de vue de la solidité mais aussi des performances environnementales est un puissant facteur d’évolution dans la conception du bâtiment car elle implique une pertinence de l’usage, une évolutivité des fonctions, une anticipation dans le projet qui donne à notre métier une dimension temporelle inédite. Cela peut se traduire tout à fait concrètement par des missions nouvelles sur l’entretien, la maintenance, la rénovation et la déconstruction des bâtiments mais aussi par le développement de la recherche et de la prospective pour une approche du bâtiment non comme un objet isolé mais partie intégrante d’un environnement naturel, social et numérique, évolutif. Un bâtiment qui se départit de sa dimension éminemment statique qui peut changer d’enveloppe, changer de fonction, et produire de l’énergie. «Une machine à Habiter »  comme l’a dit un grand précurseur.

Structurer notre profession pour répondre à ces demandes est sans doute vital si nous voulons rester maitres de nos projets dans l’ère numérique qui n’en est qu’aux prémisses.

Le rôle des écoles d’architecture est très important, avec une formation continue active, avec le développement de la recherche, nous pourrons répondre à ces exigences et innover pour la conception du cadre bâti.

Pour commencer, nous allons mettre en place un observatoire de la profession. La SNA prévoit de lancer une mission d’étude sur la valeur économique de l’architecture et  nous piloterons avec le ministère la mise en place d’un système d’observation suivi de la commande d’architecture, publique et privée. Ces trois diagnostics, je l’espère, nous permettront de dégager  les tendances de l’évolution de la profession.

Nous pourrions réfléchir à l’évolution de notre profession entre nous, entre architectes avec nos organisations professionnelles, mais je suis persuadée que cela ne suffit pas.  Si nous ne rompons pas notre isolement, si nous ne confrontons pas nos idées avec celles de nos partenaires, avec les autres acteurs de la conception, avec d’autres savoirs, nous ne réussirons pas dans une entreprise qui dépasse largement notre seule profession : la  construction et la réhabilitation du cadre de vie.

 

Aussi je fais un vœu aux multiples déclinaisons : rompre notre isolement, construire des alliances avec tous les acteurs du cadre bâti, démocratiser l’architecture.

Si nous avons beaucoup fait pour que les architectes soient présents dans toutes les instances représentatives des professions du bâtiment (PBD, ADEME, PACTE, PRNB…),

Des chantiers restent à mener à l’intérieur même de l’institution et de la profession, 

La réforme territoriale conduit l’Ordre à se transformer, et je souhaite que cela permette une présence renforcée des architectes auprès des collectivités territoriales.

Cette réforme est une opportunité pour ouvrir notre institution.

Ce serait une institution qui accueille plus largement les architectes de la fonction publique et territoriale, les architectes urbanistes de l’état et les architectes des bâtiments de France, des CAUE car c’est avec eux que s’exerce pleinement notre délégation de service public.

Je propose de réfléchir avec les autres concepteurs, paysagistes, architectes d’intérieur, urbanistes s’ils le souhaitent,  à une institution où se regrouperaient plusieurs collèges comme cela est le cas par exemple, en Allemagne.

Ensemble, plus nombreux, nous serions plus forts.

 

Organiser et ouvrir nos agences pour répondre aux attentes des maitres d’ouvrage : Créer des associations, inventer les structures qui nous permettront de mutualiser les compétences, de créer une  pluridisciplinarité de la conception.

Il est nécessaire que nous développions une meilleure concertation et connivence avec l’ensemble de la maitrise d’œuvre dans les agences et aux niveaux des organisations représentatives.

Nous travaillons déjà ensemble, mais insuffisamment, Parler d’une seule voix au Conseil supérieur de la construction ou auprès des ministères sur des positions communes nous rendraient plus forts et conforteraient notre place dans la filière du bâtiment. Comme nous l’avons déjà ébauché, mettons en place des outils contractuels pour le BIM, pour les contrats globaux mais aussi face à la commande privée, pour défendre nos missions et nos rémunérations face aux maitres d’ouvrage et aux entreprises.

Chaque entreprises d’architecture  quelle que soit sa taille, doit trouver un modèle économique viable.

Pour briser les archaïsmes qui nous isolent et ne nous permettent pas de nous développer ni même de vivre de notre métier, pour répondre à ce que la société attend réellement de nous.

Nous devons nous emparer des questions qui intéressent tous nos concitoyens et proposer des réponses concrètes dans leur vie quotidienne.

Ils auront un rôle actif dans leur logement sur leur lieu de travail, dans leur ville si l’on veut réussir la transition écologique, diminuer consommation d’énergie et empreinte carbone.

Les habitants sont partie prenante de la gestion d’un bâtiment, nous devrons tous changer nos habitudes de déplacement et de consommation.

Plus d’investissement financier et intellectuel, avec des habitants actifs qui auront une implication plus grande dans les processus de décisions aussi bien dans la conception des villes que des bâtiments, l’évolution est tout autant sociétale qu’économique.

 

C’est aussi pourquoi nous poursuivrons et nous soutiendrons l’action des  Maisons de l’Architecture. Elles sont les acteurs de la diffusion de l’architecture auprès du public. L’ouverture du site « architectes pour tous », les journées portes ouvertes sont des actions mises en place par l’ordre des architectes pour nous faire mieux connaître et j’ai une pensée particulière pour les CAUE, menacés dans beaucoup de départements, ils ont tout notre soutien.

Enfin, ouvrir notre profession, c’est promouvoir l’architecture française, et notre conception de la ville à travers le monde.


Libérez la création architecturale proclame le rapport de Patrick Bloche, gageons que la création architecturale libère.

Je fais un vœu ou peut être n’est ce qu’un rêve que dans 20 ans l’architecture est enseignée dans toutes les écoles, collèges ou lycées, intégrée à un vaste champ de connaissance qui va des sciences de la nature à la géométrie dans l’espace, qui passe par l’ethnologie et l’histoire de l’art. Un enseignement qui unit dans une même passion l’artisan qui développe ses savoir faire et l’ingénieur qui invente, et qui donne à tous les citoyens, la liberté d’un cadre de vie choisi en toute connaissance de cause, écologique et harmonieux.                                                        


Catherine Jacquot
Le 12 janvier 2016, Paris

 

Publié le 14.01.2016
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